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15 novembre 2013 5 15 /11 /novembre /2013 12:50

Esther et Schéhérazade, mes sœurs


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Edgar Chías, acteur, dramaturge et professeur de littérature dramatique à l’Université nationale autonome de Mexico, signe « le Ciel dans la peau », une rhapsodie théâtrale et poétique, écrite à la première personne, qu’interprète la comédienne Odille Lauria, dans une mise en scène d’Anaïs Cintas. Œuvre d’un homme, la pièce dénonce les violences faites aux femmes dans la société mexicaine et ailleurs dans le monde. Accueillie par le théâtre Les Ateliers, à Lyon, cette création de la compagnie Les Montures du temps se joue du 13 au 23 novembre 2013.

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« le Ciel dans la peau » | © Lise Eneau-Brun

Tu te prénommes Esther. Tu n’es pas belle. Tu as été violée. Tu luttes sur un lit d’hôpital pour tenter d’échapper à la mort inexorable. Tu ne caches rien de ce qu’il t’est arrivé. Mots crus. Paroles saccadées. Respiration courte. Cœur qui chavire. Tu témoignes avec distance, avec les mots d’un auteur masculin, sous la coupe encore de ton violeur qui t’a massacrée. Sang, urine, merde, sexe. L’entame du spectacle bouleverse. Tu as les pieds nus dans le sable, si facile à creuser pour y enterrer un cadavre. Tu mets le désordre dans tes vêtements, dans ton maquillage, dans ta coiffure. Tu accomplis sous nos yeux un rituel pathétique de sacrifice. Ces premiers moments sont magnifiquement maîtrisés par Odille Lauria et atteignent les sommets du tragique avec une simplicité émouvante.

Puis tu t’adresses à nous, les spectateurs. Tu veux que nous restions éveillés, c’est-à-dire lucides. C’est ce que veut aussi l’auteur qui par ta bouche ne dit jamais je. Autour de toi, la lumière révèle ton univers quotidien. Baraque de bidonville. Tôles rouillées. Caisses en plastique. Un téléviseur posé à même le sol dégurgite les mensonges de telenovelas. Tu cherches à nous détendre. Tu t’affubles avec humour d’une perruque blonde. Blonde, le canon de la beauté, mais tu es brune comme la plupart des femmes mexicaines. Et l’ombre de ton violeur surgit à nouveau. Allure mannequin yankee ou pas, tu restes une proie. Tu préférerais commencer à croire au début d’une histoire d’amour. Tu es de la viande. Ton interprétation, Odille Lauria, tient toujours le coup. Vivre, à tout le moins survivre. Ne pas paniquer. Tu joues juste. Tu nous touches.

Tu te prénommes toujours Esther. Tu t’approches d’un pupitre. Tu ouvres le livre posé dessus. Ce sont les Contes des mille et une nuits, ta lecture dans le bus où ton agresseur t’a suivie. Schéhérazade te ressemble et t’accompagne. Tu aimes les histoires qu’elle racontait sans fin pour prolonger son existence en sursis. Odille Lauria, tu ne manques pas d’ironie et de fantaisie. Tu navigues entre la fiction et la réalité. Surtout ne pas céder aux pièges de l’empathie et de la compassion. L’idée dramaturgique est belle. Tu résistes encore malgré quelques trucs gestuels et vocaux.

Et soudain, tout bascule. Anaïs Cintas, le metteur en scène, impose que, puisque la pièce est mexicaine, il est naturel de penser que les spectateurs, sans doute pleins de préjugés, attendent que l’on fasse la fête. En dansant, Odille Lauria, tu bouges bien. La bière fraîche que tu viens nous servir dans la salle est délicieuse. Distance, distance, distance, répète la dramaturgie. De cette insistante consigne, il sera difficile de se remettre. Durs sont les lendemains de fête. Revenir au propos central devient ardu. La lecture au pupitre s’étire et le spectacle se fige progressivement. La violente histoire d’Esther n’offre plus que de trop brefs moments d’un théâtre qui s’empêche de plus en plus d’être poignant. Le texte s’effrite. Le jeu aborde à sa propre caricature. Tu t’épuises, Odille Lauria, dans une mise en scène qui te retient d’incarner les personnages.

Esther, Schéhérazade, Odille Lauria, vous nous avez pratiquement tout dit et trop vite dans ce spectacle. Les femmes assassinées, le machisme arrogant et criminel, la lâche complicité d’une humanité misérable. Certes votre message tragique est la marque d’un théâtre courageux. Votre engagement ne mérite que le respect. Avez-vous eu peur que l’émotion tue l’intelligence des spectateurs ? Pourtant vous aviez tellement bien commencé. Justesse des images. Rigueur du jeu. Puissance du propos.

Au final, ce qui vous est reproché ne va pas jusqu’à recommander aux spectateurs d’éviter la rencontre avec un spectacle dont l’enjeu est fort et urgent. Le soir de la représentation, la salle était pleine et majoritairement composée de femmes de toutes générations. Leurs applaudissements nourris sont votre plus belle récompense. 

Michel Dieuaide


Le Ciel dans la peau (el Cielo en la piel), d’Edgar Chías

Traduction : Boris Schoemann

Éditions Le Miroir qui fume

http://editionslemiroirquifume.blogspot.fr/

Cie Les Montures du temps

http://lesmonturesdutemps.fr/Le-Ciel-dans-la-peau

Mise en scène : Anaïs Cintas

Jeu : Odille Lauria

Musique : Pierrick Monnereau

Lumières : Nicolas Galland

Scénographie : Seymour Laval

Production : Cie Les Montures du temps

Coproduction : Le Tricycle-Grenoble, avec le soutien des ateliers de construction de décors de la ville de Grenoble

Aide à la création du Centre national du théâtre

Théâtre Les Ateliers • 5, rue du Petit-David • 69002 Lyon

http://www.theatrelesateliers-lyon.com/index.php?page=1

Tél. 04 78 37 46 30

Représentations du 13 au 23 novembre 2013, à 20 h 30, le samedi à 19 heures, relâche le dimanche

Durée : 1 h 30

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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