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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 16:27

tg S.T.A.N. : le théâtre
en liberté


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


La compagnie belge tg S.T.A.N. (Stop Thinking About Names) fête ses vingt ans. Pour l’occasion, elle reprend l’un de ses spectacles les plus aboutis : une magnifique adaptation du « Chemin solitaire » d’Arthur Schnitzler, créée en 2007.

Pour donner un coup de pied aux conventions théâtrales, les tg S.T.A.N. ont leur propre recette : une scénographie dépouillée qui ressemble à une installation d’art contemporain (des appareils électriques posés à même le sol, grille-pain ou bouilloire). Et puis cinq comédiens hors pair, bien décidés à ne pas bouder leur plaisir : plaisir de jouer avec le texte, avec les règles du théâtre, avec le public, quitte à fissurer sérieusement le « quatrième mur » censé les séparer de leur audience.

Ces comédiens assument parfaitement ce qu’ils ont décidé d’être : des artistes dans leur temps, à l’heure de l’Europe. En l’occurrence, ce soir, une troupe flamande qui joue en français une pièce traduite de l’allemand. Et s’il leur arrive de buter sur certains mots, en se frottant à une langue qui n’est pas la leur, cela s’inscrit à merveille dans leur vision du théâtre. C’est le même parti pris décalé, antinaturaliste, qui les pousse à « sous-jouer » certains passages, voire à aborder sur le ton de la dérision des répliques un peu trop lyriques pour la sensibilité d’aujourd’hui. Et même, pour ce spectacle, à échanger leurs rôles aussi facilement qu’on quitte une veste.

La liberté d’une vie égoïste

Tout cela, certes, n’aide pas vraiment, au début, à suivre l’intrigue de ce drame écrit il y a un siècle. Très vite pourtant, l’émotion nous saisit devant le destin de Julian Fichtner. Ce célèbre peintre revient dans sa ville natale. Jadis, il a fait un enfant à la jeune fille qui lui servait de modèle, avant de choisir la liberté et de mener une vie tournée vers l’art et le plaisir, une vie égoïste. Cette jeune fille était fiancée à Wegrat, un ami de Julian, qui a élevé l’enfant comme le sien. Apprenant la mort de cette femme qu’il a aimée, Julian veut révéler la vérité à Félix, le seul enfant qu’il ait eu. Mais celui-ci, jeune officier de vingt-trois ans, est-il prêt à entendre l’aveu de cette paternité ?

« le Chemin solitaire » | © Thomas Walgrave

Doit-on rappeler que Freud voyait en Schnitzler, son contemporain et son compatriote, une sorte d’alter ego ? Peu d’auteurs ont mieux que lui fait sentir combien le passé hante le présent. Julian n’est pas le seul à jeter un regard rétrospectif sur sa vie. Il y a aussi Irène, comédienne et ancienne maîtresse du peintre, restée célibataire. Et von Sala l’écrivain, Reumann le médecin… Dès lors, l’expédition archéologique que projette Félix devient le symbole de la quête des personnages : chercher dans le passé le sens de leur destinée. Et si le temps est le vrai sujet de la pièce, les acteurs, par la modernité de leur jeu, relèvent un autre défi : celui de nous faire mesurer l’épaisseur temporelle qui nous sépare de la Vienne de la Belle Époque, ce « monde d’hier » qu’évoquait Stephan Zweig.

Une distribution fluctuante

Cinq comédiens, donc, seulement, incarnent les huit personnages qui forment cette société viennoise. Cette distribution fluctuante est la grande idée de cette mise en scène. Chaque comédien, homme ou femme, endosse tour à tour les différents rôles, comme pour mieux souligner le propos de la pièce : montrer comment nos vies interagissent les unes avec les autres, pour le meilleur ou pour le pire. Ces changements donnent parfois lieu à des scènes hallucinantes, comme lorsque Nico Sturm, échangeant soudain son rôle avec Damiaan De Schrijver, se met à parodier la diction si particulière de celui-ci. Un grand moment.

Ces ruptures continuelles de l’illusion théâtrale font souffler un vent de liberté salutaire. Alors que tout est réglé comme du papier à musique, on a l’impression euphorisante que le spectacle s’improvise à chaque instant devant nous. Les acteurs poussent même l’audace jusqu’à adopter une gestuelle totalement dissociée des actions représentées. À cet égard, qui ne verra pas Damiaan De Schrijver arpenter furieusement le plateau d’un bord à l’autre n’aura rien vu cette année. Nommer (deux fois !) ce grand comédien : j’ai transgressé l’interdit *. 

Fabrice Chêne


* Stop Thinking About Names (« Cessez de penser aux noms »).


Le Chemin solitaire, d’Arthur Schnitzler

Dans le cadre du Festival d’automne à Paris

Traduction : Martine Bom

Texte disponible (dans une autre traduction) aux éditions Actes Sud

Un spectacle de et avec : Natali Broods, Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver, Nico Sturm et Franck Vercruyssen

Costumes : An D’Huys

Lumière : Thomas Walgrave

Décors : tg S.T.A.N.

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

www.theatre-bastille.com

Du 1er au 17 décembre 2009 à 21 heures, relâche le dimanche et le lundi 7 décembre 2009

Durée : 2 heures

22 € | 14 € | 13 €

À noter : le 19 décembre 2009, au Théâtre de la Bastille, de midi à minuit : « Impromptu XL », final de cet anniversaire en forme de happening théâtral (retransmis sur France Culture de 20 heures à minuit)

Tarif unique : 30 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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