ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Jekyll : de la dualité pratiquée comme un art
Qui ne connaît le mythe du Dr. Jekyll et de Mr Hyde, inventé par Robert-Louis Stevenson dans « The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde », son roman ou sa longue nouvelle (1886) ? Dernier avatar d’une longue lignée, Christine Montalbetti le reprend dans « le Cas Jekyll » (P.O.L. éditeur). Seul en scène, Denys Podalydès y incarne avec brio cette figure de l’irréductible dualité humaine.
C’est d’abord le Dr Jekyll qui paraît. Il écrit à son ami, le juriste Charles Utterwood (mais il s’adresse aussi très directement au public et cette ambiguïté persistera), pour lui expliquer comment sa recherche scientifique a débouché sur la création de son double diabolique, Mr Hyde. Le ton est celui de la conférence, et l’élocution est élégante, permettant à Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, de faire montre des qualités de diction et de la subtilité qui sont la marque de la Maison. Peu à peu, Hyde prend possession de Jekyll sous nos yeux et nous sommes les spectateurs abasourdis de cette métamorphose terrifiante.
Une lente et inexorable métamorphose
L’action démarre lentement (avec de surcroît un petit cafouillage dans la sonorisation), et il faut tout l’art de Podalydès pour la rendre vivante. Mais dès les premiers signes inquiétants, l’apparition d’une main velue dont on ne peut se débarrasser, l’humour tout britannique de Jekyll devient grinçant et le spectateur assiste médusé à la représentation, fort habilement suggérée, des forfaits du sinistre Hyde. L’usage précis des éclairages (Stéphanie Daniel) et du son (Bernard Valléry) accompagnent la lente mais inexorable transformation (mutation ?) du sélect Jekyll, habillé par Lacroix, en l’abject Hyde, vêtu de haillons.
« le Cas Jekyll » | © Élisabeth Carecchio
La bête se trahit d’abord par quelques symptômes (une puis deux mains velues, un cri guttural vite réprimé, quelques bonds d’allure simiesque), mais les heures de Jekyll sont comptées et sa créature lui échappe. C’est ici qu’éclate le grand art de Podalydès, l’acteur. Il culmine dans cette scène hallucinante où, à l’issue d’un maquillage à vue, il surgit, tel un faune méconnaissable. Emperruqué, le visage barbouillé de noir et de blanc, la chemise débraillée et le pantalon trop grand maintenu par des bretelles, Hyde se déplace avec la démarche souple et gauche, chaloupée, d’un chimpanzé. Sa voix même, devenue rauque et caverneuse, est méconnaissable. Cette métamorphose, incroyable, est survenue sans qu’il quitte la scène : elle est la preuve tangible que l’homme et la bête ne font qu’un, ne sont que deux facettes de la même personne.
On regrettera que la disposition de la salle n’ait pas permis aux spectateurs des premiers rangs, côté cour et côté jardin, d’apercevoir la totalité du décor. On pointera le fait que quelques choix de Christine Montalbetti en matière de vocabulaire ne sont guère compatibles avec l’époque évoquée, mais on signalera aussi qu’il s’agit là de choses mineures. Le public, qui a fait une très longue ovation à Denis Podalydès, ne s’y est pas trompé : le Cas Jekyll est avant tout une époustouflante performance d’acteur. ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Le Cas Jekyll, de Christine Montalbetti
D’après The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, de Robert-Louis Stevenson
Le texte de la pièce est édité chez P.O.L.
Mise en scène : Emmanuel Bourdieu, Denis Podalydès, Éric Ruf
Avec : Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française
Scénographie : Éric Ruf, sociétaire de la Comédie-Française
Assistante à la scénographie : Delphine Sainte-Marie
Conseils chorégraphiques : Cécile Bon
Lumières : Stéphanie Daniel
Son : Bernard Valléry
Production : maison de la culture d’Amiens, centre de création et de production
Coproduction : Théâtre national de Chaillot, le Théâtre du Jeu-de-Paume d’Aix-en-Provence, Le Volcan, scène nationale du Havre
Théâtre national de Bretagne, centre européen théâtral et chorégraphique, salle Serreau • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes
Réservations : 02 99 31 12 31
Du 28 avril au 6 mai 2010 à 20 heures
Durée : 1 h 15
23 € | 12 € | 8 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires