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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 21:53

Fracasse ou ça passe


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Sympathique initiative que celle de Jean-Renaud Garcia qui, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Théophile Gautier (1811-1872), a adapté et mis en scène une adaptation théâtrale de son célébrissime « Capitaine Fracasse » ! Avec douze (!) comédiens sur scène, et de l’enthousiasme à revendre, cette pièce parvient à se faire pardonner ses maladresses et ses approximations.

capitaine-fracasse-300 On ne présente pas l’intrigue du Capitaine Fracasse, histoire d’un gentilhomme ruiné de province mais de bon lignage et de caractère intrépide (le baron de Sigognac). Celui-ci, pour l’amour d’une jeune comédienne (Isabelle), quitte le castel familial décrépit où sa jeunesse se consume et se joint à la troupe de sa belle. Le sujet même de ce roman le désignait tout naturellement pour être adapté au théâtre – n’était la difficulté de condenser une intrigue se déployant en édition de poche sur cinq cents pages et la gageure littéraire de produire un texte aussi virevoltant que l’original.

Jean-Renaud Garcia a fait le choix de mettre l’intrigue en abyme. Car le spectateur a devant les yeux une troupe de comédiens du xviie siècle, en costumes d’époque du plus bel effet, qui monte « Il Capitano Fracasse », adaptation de l’histoire du « véritable » capitaine Fracasse, censée s’être déroulée peu de temps auparavant. Ce dispositif de théâtre dans le théâtre (il y aura même, à plusieurs reprises, un troisième niveau d’imbrication) permet de justifier les distorsions (plus ou moins réussies, nous y reviendrons) avec le roman de Gautier, ainsi qu’un jeu ingénieux sur la distribution des rôles. À cet égard, la meilleure idée, à mes yeux, est d’attribuer le rôle de Léandre, l’amant attitré de la troupe infatué de lui-même, à Emmanuel Dechartre, acteur émérite, parfait.

Surtout, cette mise en abyme, bien servie par l’enthousiasme des douze comédiens, permet de faire du théâtre lui-même l’un des sujets principaux de la pièce. Celle-ci, de manière assez subtile, devient alors la défense et l’illustration d’un théâtre généreux, divertissant, enlevé, sans cet esprit de sérieux qui, parfois, stérilise. On ne boude pas son plaisir devant certaines saillies bien tournées (géniale Michèle Ernou dans le rôle de Léonarde), ces combats à la rapière réglés au millimètre, ces transitions éclair, ces trouvailles de mise en scène astucieuses (comme l’inversion des coulisses et de la scène), ces pépites de commedia dell’arte (Yvon Martin).

Un goût d’inachevé

Mais, car il y a un mais, cette qualité n’est pas constante – la pièce durant, il est vrai, près de deux heures. Des moments de relâchement dans l’inventivité et dans le rythme succèdent à des scènes très réussies. Ainsi, l’écran qui reste obstinément bleu pendant la longue séquence qui se déroule à l’auberge du… Soleil bleu me semble une solution quelque peu paresseuse, si tant est qu’elle ait été volontaire. Juste après ce moment, la scène de la mort de Matamore (sur fond bleu), qui périt de froid en invectivant la Faucheuse la main à l’épée, rappelle l’inoubliable scène finale de Cyrano de Bergerac, mais s’étire démesurément en longueur… J’avoue avoir alors complétement décroché… jusqu’à la scène suivante, émouvante, où le corps raidi de l’acteur disparaît par un trou pratiqué dans le sol.

Par ailleurs, les coupes claires qu’il fallait effectuer dans l’intrigue du roman, alliées à sa réécriture partielle, ont débouché sur ce qui m’a semblé de véritables incohérences. Surtout, le cœur du baron de Sigognac (Patrick Simon) qui, dans le roman, est tout entier à Isabelle, semble ici tellement balancer entre elle et une Sérafina omniprésente (excellente Zoé Nonn) qu’on ne comprend plus pourquoi il s’oppose si violemment à la tentative de « séduction » d’Isabelle par Vallombreuse. Cet éclat paraît, dans le contexte, presque incongru. Le capitaine Fracasse ressemble plus, ici, à un adolescent instable et immature qu’au modèle d’intégrité et de noblesse qu’en avait fait Gautier. Autant dire que son aura y perd beaucoup.

Enfin, pour clore le chapitre des regrets, le texte m’a laissé quelque peu sceptique, en dehors de ces fulgurances déjà signalées. Le parti pris, il faut le dire, était ambitieux : écrire cette pièce non en vers, mais, ainsi que l’indique le livret, « en rythme comme une partition ». À l’usage, je dois avouer que ces « non-vers » m’ont quand même furieusement fait penser à des alexandrins plus ou moins approximatifs. L’idée était sympathique de faire sonner cette pièce comme une comédie classique, mais il était déjà tellement difficile de s’élever au niveau de la prose de Théophile Gautier que cette difficulté supplémentaire était peut-être de trop. Point d’impression générale d’élégance et de verve, mais celle de tenter, avec une bonne volonté maladroite, de faire « comme ». Sans doute un travail littéraire beaucoup plus approfondi eût été nécessaire, même en gardant le principe d’un texte « rythmé » et non « rimé ».

Je ne voudrais pas, néanmoins, terminer sur une note trop négative, car cette pièce inégale déborde de générosité et d’un bon esprit tout à fait rafraîchissants, et m’a fait passer, dans l’ensemble, un agréable moment. Je suis sûr que tous ceux qui apprécient le théâtre populaire, au sens le plus noble de ce terme, y trouveront, très largement, leur bonheur. 

Vincent Morch


Le Capitaine Fracasse ou « il Capitano Fracasse », de Jean-Renaud Garcia, librement inspiré du roman éponyme de Théophile Gautier

Adaptation et mise en scène : Jean-Renaud Garcia

Avec : Albert Bourgoin (Hérode), Éric Chantelauze (Matamore, Cherriguiri), Emmanuel Dechartre (Léandre, le duc de Vallombreuse), Michèle Ernou ou Claire Maurier (Léonarde), Norbert Ferrer (Blazius, Pierre), Marine Gay (Isabelle), Frédéric Guittet (Jacquemin), Patrick Hauthier (musicien, marquis de Bruyère), Yvon Martin (Scapin, Lampourde), Zoé Nonn (Sérafina), Patrick Simon (Fracasse)

Costumes : Julia Allègre et Sylvie Lombart

Création lumières : Geneviève Soubirou

Création sonore : Lug Lebel

Direction chant : Marie-Georges Monet

Chorégraphie des combats : Nicky Naudé

Direction et production : Magali Gomart

Régie : Hugo Richard

Habilleuse : Christelle Yvon

Photo : Lot

Théâtre 14 - Jean-Marie-Serreau • 20, avenue Marc-Sangnier • 75014 Paris

Réservations : 01 45 45 49 77

Site : http://theatre14.fr

Courriel : theatrequatorze@yahoo.fr

Du 24 mai au 9 juillet 2011, les mardi, vendredi et samedi à 20 h 30, mercredi et jeudi à 19 heures, matinée les samedis à 16 heures

Durée : 1 h 45

23 € | 16 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

anne 18/06/2011 23:02



Cette critique est tout à fait juste. Si l'on fait le compte de toutes vos réserves, on aboutit à un spectacle qui "ne tient pas"... et en effet, il ne tient pas, et est globalement ennuyeux.



Strassenstock 09/06/2011 12:14



Merci beaucoup pour cette critique détaillée! J'avais adoré Zoé Nonn dans Toc Toc de Laurent Baffie, du coup j'irais bien voir cette pièce...



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