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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 12:13

La bourse et la vie, la liberté aussi !


Par Émilie Boughanem

Les Trois Coups.com


Dans les pentes de la Croix-Rousse, le Théâtre de Lune, une salle nichée au cœur de l’église Polycarpe, a accueilli ce week-end un duo pétillant et farfelu : des pirates venus tout droit du Pacifique pour ragaillardir nos âmes de grands enfants.

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« le Cantique des pirates » | © La Compagnie générale

Le Cantique des pirates, le titre intrigue : la référence est-elle symbolique ? Au lever de rideau, une comédienne apparaît, elle est vêtue d’une longue redingote rouge et tire un coffre-fort. Nous voilà bel et bien embarqués dans une histoire de pirates, au sens propre ! Deux flibustiers se retrouvent sur une île déserte, un homme et une femme. Elle, c’est une forte tête qui a su s’imposer dans un milieu d’hommes. Elle jure et crache comme le plus malappris des forbans, et il est évident qu’il vaut mieux ne pas la contrarier. Elle affiche une nature de dominatrice, et est capitaine de son équipage. Indifférente au moindre raffinement, ce qui l’intéresse plus que tout, c’est la liberté. Elle arpente le monde et conquiert des butins. D’ailleurs, elle est venue sur cette plage dans le but d’enterrer un de ses nombreux trésors. Lui est également capitaine. C’est un homme truculent, amateur de femmes et gentleman du brigandage. Ses élans vulgaires ne l’empêchent pas d’avoir un goût prononcé pour la poésie : il se promène partout avec un carnet rempli de textes qu’il déclame avec emphase dès qu’il en a l’occasion. Il semble avoir davantage le sens de la littérature que celui de l’abordage, si l’on en juge au coffre minuscule qu’il transporte avec lui. On ne sait pas vraiment pourquoi il est ici, il déclare avoir rendez-vous sur cette île avec sa femme, mais cette dernière se fait attendre.

La rencontre entre ces deux énergumènes aux tempéraments bien trempés se révèle forcément explosive : ils échangent rudement sarcasmes et vont jusqu’à l’empoignade. C’est alors qu’ils se rendent compte que leurs équipages respectifs les ont débarqués et font voile vers le large, les laissant là. Les deux compères se retrouvent donc condamnés à cohabiter sur cette terre inconnue et hostile, où ils vont devoir s’entraider pour survivre. Ce huis clos insulaire les amène à se découvrir petit à petit, chacun relatant à l’autre des anecdotes de sa vie pour meubler le silence et l’ennui. Ils se racontent tout, leurs amours perdues, leurs amours déçues, leur liberté conquise, puis leurs amours à nouveau. Ils s’enflamment, se disputent, se rapprochent, se rejettent. Reste à savoir comment peut se terminer un tête-à-tête aussi improbable à l’autre bout du monde.

À l’abordage de nos rêves d’enfant

Arnaud Guitton signe ici un texte drôle et surtout original. À l’heure des créations engagées, qui déploient entre chaque ligne un sous-texte d’allusions sociétales, politiques ou métaphysiques, cette histoire de flibustiers a des airs d’ovni rafraîchissant. Le spectacle ne fait pas signe vers autre chose que lui-même, et c’est ce qui plaît ! L’amusement l’emporte, et nos âmes de grands enfants sont ravies. L’écriture n’en manque pas pour autant de richesse, et par-delà les apparences de joyeuse bouffonnerie, nous avons affaire à un bel hymne à la liberté. Arnaud Guitton se révèle donc comme un auteur à suivre dans la région lyonnaise. Ses talents de comédien méritent également les applaudissements. En effet, il endosse lui-même le rôle du pirate épris de poésie, et son interprétation est une réussite. Il épouse avec un naturel bluffant la figure du corsaire, celle que nous imaginons depuis notre enfance, avec ses grognements bienveillants et ses sursauts d’une imprévisible menace. Par contre, le jeu de Sylvie Chombart se révèle quelque peu inégal et décevant en comparaison. Ses airs de garçon manqué ne sonnent pas toujours justes et ses interventions manquent de rythme. Il semble qu’elle soit plus à l’aise dans les moments d’émotion – elle nous adresse alors des regards réellement touchants – que dans le fracas des injures et des crachats.

Pour ce qui est de la mise en scène, elle est intelligente et dynamique, mais souffre d’un manque évident de moyens en ce qui concerne la scénographie. Cette insuffisance se ressent surtout sur le plan de la musique et du jeu de lumières. En effet, l’éclairage ne présente pas de nuances et donne l’impression que quelqu’un appuie simplement sur un interrupteur pour allumer et éteindre. Le bruitage de sons maritimes constitue une ficelle de théâtre assez simpliste qui n’apporte rien. Le cadre de jeu gagnerait donc à être affiné. La scène est entièrement vide, mais cette absence de décor n’est pas gênante. Les costumes sont colorés et agréables à regarder. Ce spectacle relève d’une bonne idée, inégalement réalisée, et peut-être difficile à exporter en salle. En revanche, on l’imagine volontiers en théâtre de rue. N’hésitez pas pour autant à aller goûter à cette fable d’un autre temps qui revigorera votre imagination tout en vous faisant rire. 

Émilie Boughanem


Le Cantique de pirates, d’Arnaud Guitton

La Compagnie générale • 4, rue de la Terrasse • 69004 Lyon

www.lacompagniegenerale.fr

laciegale@gmail.com

Mise en scène : Fred Guittet

Avec : Arnaud Guitton, Sylvie Chombart

Théâtre de Lune • passage Mermet • 69001 Lyon

www.theatredelune.eu

Le 15 février 2014 à 20 h 30 et le 16 février 2014 à 17 heures

Durée : 1 h 30

15 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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