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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 21:07

Au bout de la condition humaine


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


Après « Zoom » et son ancrage dans une certaine actualité sociale, François Rancillac, directeur du Théâtre de l’Aquarium, choisit de monter Giono. Depuis le 28 janvier 2010, en effet, se joue à la Cartoucherie « le Bout de la route ».

Cette pièce montagnarde, pleine du goût de la terre, du lait et de la vie simple peut paraître, avec sa trame tranquille comme le fil des jours, un peu lointaine. On peut craindre qu’elle ne peine à nous toucher, avec son tableau rustique, sa France paysanne. Mais c’est sans compter sur le talent de Rancillac et de ses comédiens, qui offrent au texte de Giono toute l’ampleur qu’il mérite. Car ce spectacle à la poésie presque charnelle nous donne à voir des personnages bouleversants dans leur quête d’humanité et d’amour. Ou comment la tragédie, puissante, ample, incontournable s’invite à la table d’une ferme.

Le décor est simple, autant que leur vie : une table de bois, quelques sièges, une bassine de lait. Lorsque la pièce commence, c’est la nuit. Une nuit noire de montagne, seulement éclairée par les flammes dansant dans l’âtre. Dans cette maison du bout de la route, entourée par les montagnes, vit une famille endeuillée. La vie y est âpre, dure, autant que leurs rapports. Rosine, la maîtresse de maison, semble avoir choisi la dureté pour continuer à vivre après la mort de son mari et de sa belle-sœur. La grand-mère, elle, gémit dans son lit du matin au soir. Seule pousse de vie, la fille, Mina, aime Albert, le jeune bûcheron, qui descend la visiter une fois par semaine. Ce soir-là, justement, Albert est là, seul à la grande table lorsque la porte s’ouvre, laissant apparaître un grand gaillard épuisé, Jean. Cet homme mystérieux et bienveillant sera accueilli dans la famille et va, par son humanité droite et sincère, y ramener la vie. Pourtant Jean souffre et porte avec lui un terrible secret, qui l’empêchera d’entrer vraiment dans cette communauté qui ne peut déjà plus se passer de lui.

Une énergie terrienne, brute, prosaïque

Au début du spectacle, un paradoxe frappe : ces gens de peu, dans leur intérieur simple, utilisent une langue ample, poétique, nourrie. Étrangement, c’est comme si l’image et le son étaient décalés, et de cette dissonance peut advenir un vague inconfort pour le spectateur. Car ce même spectateur entend de très bons comédiens servir impeccablement les mots de Giono, tout en les voyant déployer, dans leur corps, une énergie terrienne, brute, prosaïque. Mais ce qui peut, au départ, paraître antinomique finit par faire mystérieusement sens sous la direction de François Rancillac. En effet, cette poésie âpre et généreuse trouve ici sa pleine ampleur, dans un mouvement permanent et conjoint de retour au sol et de montée vers le ciel. Et ce texte, qui sent les chemins humides, le tronc des arbres et le lait de ferme, trouve dans sa poésie le moyen de nous toucher profondément, car il nous parle de la condition humaine, dans ses douleurs abyssales, mais aussi ses joies solaires.

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« le Bout de la route » | © Régis Nardoux

On s’émeut de peu, alors. Ou de beaucoup, puisque tout dans ce spectacle semble relier le banal à l’universel, l’ordinaire au tragique, le quotidien insignifiant à la pulsation violente de la vie elle-même. Sous nos yeux, c’est comme si chaque joie, chaque peine, chaque désir prenait la forme d’une première fois, et nous étreignait le cœur avec la force, intacte, des expériences fondatrices. Et les comédiens de Rancillac, par leur travail précis et généreux, savent se situer au lieu exact où se rencontrent la pudeur et le dévoilement. Ainsi Emmanuèle Stochl, dans le personnage de Rosine, nous offre un visage de mère et de femme particulièrement bouleversant. Celle qui s’est figée dans la glace pour survivre au deuil laisse peu à peu craquer la façade et dévoile une figure aimante, vibrante.

Cette inguérissable blessure

Au final, ces personnages nous en racontent beaucoup parce qu’ils nous en montrent peu. Et on est ému de les voir sortir de leurs propres souffrances pour se réchauffer mutuellement, dans le regard humain que l’autre sait poser sur eux. Bien sûr, l’état de grâce ne dure pas, ici pas de happy end. Le bonheur se nourrit autant de vérité que de malentendus, et Jean, qui a ramené la vie dans cette maison du bout de la route, ne peut pour autant en devenir lui-même acteur, car il porte son douloureux secret. Mais cette inguérissable blessure, qui est la sienne, n’est pas à regretter, car elle est peut-être le seul endroit par lequel la lumière pouvait entrer dans cette famille, résolument apeurée par l’éclat trop cru, trop blanc, du bonheur.

En définitive, ce soir, sur le plateau du Théâtre de l’Aquarium, après le froid du dehors, l’humidité des pelouses et le noir de la nuit, une flamme nous accueille. Une flamme théâtrale indiscutable. Une flamme humaine, aussi, légère et vacillante, fragile et éphémère. Mais qui distille, au fil de la représentation, une douce chaleur abattant résolument nos résistances pour venir se loger sous notre peau, là où la vie palpite. 

Élise Noiraud


Le Bout de la route, de Jean Giono

Mise en scène : François Rancillac

Avec : Éric Challier, Charlotte Duran, Jean-Pierre Laurent, Tommy Luminet, Anita Plessner, Tiphaine Rabaud-Fournier, Emmanuèle Stochl

Dramaturgie : Frédéric Révérend

Scénographie : Jacques Mollon

Costumes : Ouria Dahmani-Khouli

Lumière : Cyrille Chabert

Son : Daniel Cerisier et Fabrice Drevet

Théâtre de l’Aquarium • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 99 61

Du 28 janvier au 28 février 2010 à 20 h 30 du mercredi au vendredi, le samedi à 16 heures et 20 h 30, le dimanche à 16 heures

Durée : 2 heures

20 € | 14 € | 12 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

SPECTATIF 25/02/2010 12:18


Fabuleux théâtre de Jean Giono : Ici une tragédie d'amour détruit. L'histoire de cet homme brisé, écrite avec les mots de la douleur et la poésie de l'espérance nous enveloppe tout au long de cette
route parcourue avec lui. Au bout de la route, même si la Vie n'a cessé de se battre avec la Mort, c'est finalement la Folie qui l'emporte plus loin encore !... Quelle pièce ! Quel spectacle ! des
comédiens à l'intensité pure, une scénographie et une mise en scène aux reflets de cinéma. Grandiose !


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