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11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 11:11

Anne Girouard : une cocotte en état de grâce


Par Florent Coudeyrat

Les Trois Coups.com


À Boulogne-Billancourt, une mise en scène survitaminée révèle un Feydeau méconnu où la pétillante et charmante Anne Girouard illumine la soirée. Courez fêter ce bourgeon vivifiant comme une source nouvelle !

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« le Bourgeon » | © Marthe Lemelle

Une pièce de Feydeau, c’est un peu comme un péché mignon que l’on s’autorise une fois par an, presque honteusement dans la pénombre accueillante d’un fond de salle. Et pourtant on y revient toujours, étonné par ce même plaisir, mélange de reparties hautes en couleur et de situations cocasses qui fusent dans un rythme implacable et irrésistible. À Boulogne-Billancourt, le Théâtre de l’Ouest-Parisien ne s’y est pas trompé en ouvrant sa saison avec le maître du vaudeville pour la deuxième fois consécutive après l’excellente production du Système Ribadier l’an passé (1).

Place cette fois au Bourgeon, une œuvre méconnue, difficile à monter avec ses vingt-et-un personnages (ici interprétés par onze comédiens), écrite en 1906 alors que Georges Feydeau est au faîte de sa gloire, multipliant les succès depuis plus de vingt ans. Il choisit alors de se lancer un défi inédit, celui de quitter les habituelles terres fertiles du vaudeville pour explorer celles plus arides de la comédie de mœurs, où rires et émotions s’entremêlent harmonieusement. Un pari sans doute occasionné par la volonté de modifier une image d’auteur léger, qui rappelle indubitablement les semblables efforts de son père spirituel Eugène Labiche pour se faire jouer de son vivant à la Comédie-Française.

Le tourbillon des désirs

Si la postérité n’a pour l’instant fait honneur qu’aux seuls vaudevilles de Feydeau, on peut le regretter au vu de la découverte de ce Bourgeon, tout aussi détonant que surprenant. La pièce prend ainsi place dans un manoir de la Bretagne catholique profonde où la pieuse comtesse de Plounidec convoque sa famille autour de l’abbé et du médecin réunis pour guérir la neurasthénie de son fils, le pâle Maurice. En plein éveil des sens, l’adolescent naïf destiné à la prêtrise lutte contre le tourbillon des désirs qui se font jour autour de lui, incarnés par la bonne, la cousine Huguette ou la charmante cocotte Étiennette.

Sur fond de dénonciation de la bigoterie féminine ambiante, la première partie de la pièce fait la part belle à des éléments comiques, tel cet impayable récit de Huguette décrivant le sauvetage d’un noyé avec force sous-entendus sexuels, tandis que la mise en scène de Nathalie Grauwin provoque les fous rires par les assauts fougueux de la jeune fille plaquant son propre père au sol et lui mimant un éloquent bouche-à-bouche. Une scène à l’image de l’énergie déployée sur le plateau quasi nu, qui embarque les comédiens dans une chorégraphie millimétrée en forme de ballet virtuose. De ce décor minimaliste, seuls quelques chaises et un lustre permettent, au moyen d’éclairages contrastés, de figurer la monotonie du manoir ou l’exubérance des appartements de la cocotte.

La cocotte sublimée en Marie-Madeleine

Non exempte de maladresses (la poursuite du mari volage à coups de fouet, par exemple), cette mise en scène survitaminée provoque une bonne humeur constante où l’on se délecte des nombreux bons mots de l’auteur. Mais elle sait aussi se faire plus délicate lorsque le propos devient plus profond, dénonçant non pas la religion mais la bigoterie, les faux-semblants et les hypocrisies conjugales. À ce jeu-là, la cocotte devient une Marie-Madeleine sublimée par des éclairages qui figurent une madone, tandis que de subtils effets de magie apportent une touche surréaliste aux scènes de romance.

La direction d’acteurs pousse les onze comédiens à se dépasser dans l’exubérance, ce que la belle homogénéité du plateau réuni permet aisément. Mais c’est surtout la délicieuse Anne Girouard qui sublime son rôle de cocotte, tour à tour habile gouailleuse et touchante amoureuse, avant l’étonnant renversement final qui la voit triompher dans la sérénité du renoncement. L’actrice, bien connue des amateurs de la série télévisée Kaamelott, où elle interprète une truculente reine Guenièvre, prouve s’il était besoin toute l’étendue de son talent. À ses côtés, on ne doute pas que le Maurice un rien trop lisse de Romain Dutheil va s’affirmer au fil des représentations pour exprimer toute l’ambiguïté du séducteur qui s’ignore. Outre le physique du rôle, il a pour lui la diction et l’éloquence qui lui ont permis d’intégrer le groupe d’élèves-comédiens de la Comédie-Française (2) en 2011.

On retiendra aussi l’excellent duo de bigotes formé par la comtesse de Sylvie Debrun et l’Eugénie de Nadine Berland, qui prennent une dimension de plus en plus comique, particulièrement aboutie dans la scène désopilante où elles rendent visite à la cocotte. Un des sommets de cette œuvre délicieuse qui va opportunément quitter Boulogne pour une vaste tournée à travers toute la France. 

Florent Coudeyrat


(1) Voir aussi la Dame de chez Maxim, pièce présentée en 2010 dans ce même Théâtre de l’Ouest-Parisien.

(2) Voir par exemple sa participation à la Trilogie de la villégiature de Goldoni, en 2012.


Le Bourgeon, de Georges Feydeau

Mise en scène : Nathalie Grauwin

Assistante à la mise en scène : Marianne Neplaz

Avec : Marc Berman, Olivier Broche, Jean-Yves Duparc, Romain Dutheil, Marie Fortuit, Anne Girouard, Nadine Berland, Nathalie Lacroix, Youna Noiret, Stéphane Valensi

Scénographie et lumières : Jean Grison

Conseil chorégraphique : Sophie Mayer

Décor : Anne Leray

Réalisation costumes : Claire Risterucci

Effets visuels et magie : Nicolas Audouze

Théâtre de l’Ouest-Parisien • 1, place Bernard-Palissy • 92100 Boulogne-Billancourt

Site du théâtre : www.top-bb.fr

Réservations : 01 46 03 71 17

Du 4 octobre au 13 octobre 2013 à 20 h 30, le dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 15 avec un entracte

De 13 € à 28 €

Tournée :

– Le 6 novembre 2013 : L’Échiquier, centre culturel de Pouzauges (85)

– Le 8 novembre 2013 : Théâtre de Draveil (91)

– Le 9 novembre 2013 : Scène nationale d’Alençon (61)

– Le 13 novembre 2013 : centre culturel de Cesson-Sévigné (35)

– Le 15 novembre 2013 : Auditorium de Montélimar (26)

– Le 16 novembre 2013 : Théâtre de Vienne (38)

– Le 19 novembre 2013 : Théâtre Alphonse-Daudet à Coignières (78)

– Le 26 novembre 2013 : Théâtre Montansier à Versailles (78)

– Le 28 novembre 2013 : Le Manège-scène nationale de Maubeuge (59)

– Le 29 novembre 2013 : Théâtre de Sens (89)

– Le 1er décembre 2013 : Théâtre de Mimizan (40)

– Le 3 décembre 2013 : Théâtre Georges-Leygues à Villeneuve-sur-Lot (47)

– Du 11 au 15 décembre 2013 : la Comédie de Picardie à Amiens (80)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

lamaisonenverre 29/10/2013 10:36

Bonjour,
J'ai assisté à une représentation du Bourgeon... et je suis d'accord avec vous pour ce qui concerne le jeu des comédiens : ils portent en grande partie la pièce sur leurs épaules grâce à leur verve
et leur grande énergie.
Je suis beaucoup plus mitigée à propos de la qualité de la pièce en elle-même. Je me pose en tout cas des questions sur la façon dont on peut la monter aujourd'hui. L'image de la courtisane au
grand coeur qui se sacrifie pour l'honneur de son amant (très courante au XIXè siècle - il suffit de penser à la Dame aux camélias)est difficile à mettre en scène de nos jours - sans distance. La
pièce bascule, à la fin, dans une forme de ridicule. Je n'ai pu m'empêcher de rire, à la fin, devant la morale éculée véhiculée par Feydeau. C'est une morale qui rend bien compte de la mentalité
d'une époque, mais qui gagnerait à être prise avec un peu plus de distance et d'ironie aujourd'hui... Malheureusement, Nathalie Grauwin - qui dirige ses comédiens avec virtuosité - n'a pas
réellement livré d'interprétation personnelle à la fin de la pièce... C'est dommage car le spectacle y perd beaucoup...

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