Samedi 28 janvier 2012 6 28 /01 /Jan /2012 20:25

Pas de crise
pour les « Bourgeois »


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Trois « Bourgeois gentilhomme » se disputent les faveurs du public en ce doux mois de janvier : François Morel au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, Marcel Maréchal au Théâtre 14 et Hervé Van der Meulen au Studio-théâtre d’Asnières. Disons-le sans détour, le premier éclipse les deux autres, déjà par l’importance des moyens déployés, ensuite par l’excellence de tous ses interprètes, chanteurs, danseurs, musiciens compris, enfin par la finesse de sa mise en scène, Catherine Hiegel donnant ici une leçon de savoir-faire. Restent les deux autres et là, surprise, la version « twist » de Laurent Serrano bat à plate couture celle de Marcel Maréchal, lugubre rafistolage de nombrilisme et de vieilles ficelles.

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« le Bourgeois gentilhomme », mise en scène de Marcel Maréchal

© Lot

Chez Maréchal. Dès le départ, le ton est donné par Nicole (Flore Grimaud) qui ramasse une saleté par terre, allusion sans doute à ces « … pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville pour l’apporter ici ». Vous avez dit pléonasme ? Même chose, quand le maître de philosophie (Jacques Angéniol) revient de derrière le décor, où a « eu lieu » le pugilat (bon moyen de n’avoir pas à le régler), « Je suis fâché des coups qu’ils vous ont donnés » dit Maréchal (Monsieur Jourdain), en faisant tourner la tête à son acteur pour qu’on voie bien l’œil au beurre noir, maquillé à la hâte derrière le rideau. Au secours ! Ajouterai-je que ladite Flore Grimaud (Nicole, donc) force le trait, articule mal, et loupe comme une grande, sa scène du rire, redoutable il est vrai.

Chez Serrano. Élisabeth de Ereño, ne fait pas mieux. Elle ne rit pas, elle beugle. Comme tous ses jeunes camarades. Une habitude qu’ils ont gardée, sans doute du Festival de Cormatin *, où le spectacle fut créé. Grosses différences toutefois avec le Bourgeois précédent : la bonne humeur et le professionnalisme qui règnent ici. C’est Anne Bothuon qui signe costumes et décor. Elle sait faire. On se passerait peut-être de sa répétition du motif à fleurs (de la robe de chambre de Monsieur Jourdain), qui n’est pas terrible et fait contresens. C’est le tailleur indélicat qui est censé s’être « servi ». On a aussi beaucoup vu, dans d’autres spectacles, cette pelouse verte et ces pâquerettes, mais bon. La bagarre entre précepteurs se fait cette fois à vue, et dégénère on ne peut mieux. Il y a alors un trou d’air, le temps que Monsieur Jourdain passe son beau costume, disons-le, décevant. En revanche, les parties chantées sont réglées au petit poil. Coup de chapeau à Benoît Urbain, qui les accompagne au piano, et à Cécile Leterme (Madame Jourdain) qui a un joli filet de voix.

Chez Maréchal. La sono diffuse une soupe qui se veut parodique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que François Fayt ne s’est pas foulé. Sa bande-son est digne de la pire émission de variétoche. Ne parlons pas de la voix de casserole d’Antony Cochin (le Maître de musique !), ni des chorégraphies nullissimes de Patricia Delon. Attifés en bergers pour rire, les « danseurs » jouent à saute-mouton. Consternant. Plancher en parquet flottant, rideau et toile peinte, jouent au théâtre dans le théâtre. Ils sont bien les seuls ! Les acteurs, mains croisés devant eux, débitent leur texte, face au public, tels ces messieurs de la famille à côté de la dépouille de la chère défunte : la comédie. Seule Madame Jourdain sauve cette galère du naufrage. Avec ses effarements et sa bonne humeur, Agnès Host rame mais ne coule pas. En outre, elle sait chanter, ce qui ne gâte rien. Sa supposée rivale, Dorimène, balbutiée par Liana Fulga, ne désespère que Michel Demiautte (Dorante) son infortuné partenaire, déguisé en Karl Lagerfeld.

Chez Serrano. Les jeunes premiers, on l’a dit, ne divertissent guère. Et terminer leur double dispute par des larmes (les filles, c’est connu, ça pleurniche) reste d’un comique assez faible. Même si l’on a bien compris que c’est parce qu’on est dans les années 1960, et qu’en ce temps-là, les jeunes étaient drôlement nunuches. On s’en fout, en fait. Navré, mais nous les montrer revenant d’une partie de tennis, ou faisant un peu de jardinage, ne suffit pas à nous les rendre sympathiques. Or, il le faudrait. Yoann Parize s’en sort, tout de même, nettement mieux dans le valet que Benoît Dallongevile dans le maître. Ce dernier fait de son Cléonte une brute épaisse et, entre parenthèses, du tailleur aussi. La bonne surprise vient de Dorimène la belle marquise, à qui Claire Barrabès prête sa grâce. On comprend que Dorante (Pascal Neyron) et Monsieur Jourdain (Hervé Van der Meulen) y aient succombé.

Chez Maréchal. Plus le moindre souvenir des « amants ». Madame Jourdain et Nicole prennent toute la place, les autres décorent. En face, ou plutôt au centre, de ces faire-valoir inégaux, Maréchal veille au grain, contrit, anxieux, ronchon. Il a l’air de s’être trompé de pièce et de jouer le Malade imaginaire, cherchant ce qui cloche autour de lui. On a moins une dupe se faisant jobarder qu’un patron épiant son petit personnel. L’épiant, et s’effarant. Ces pauvres comédiens fagotés dans d’affreux costumes, qu’on dirait tous sortis d’une boutique de farces et attrapes, gesticulant au rythme d’une lourdingue parodie de danse orientale !… Pour ne froisser personne, les Turcs sont vaguement indiens. N’empêche, ça craint. Le spectacle se traîne, Maréchal est drôle comme une feuille d’impôt. Son fan-club l’acclame, rit, le trouve impayable. On ne doit pas avoir les mêmes yeux.

Chez Serrano. Il y a à l’inverse un Monsieur Jourdain. Et le démon de midi le travaille, au moins autant, que sa folie des grandeurs. Hervé Van der Meulen prête ses airs patelins à ce faux bonhomme de mari, fort impatient de goûter aux joies de l’adultère. Il y a du Arnolphe, et même du Tartuffe, dans ce Jourdain-là. La relation qui s’établit entre la jolie Dorimène, lui-même et le vilain Dorante, escroc à particule, comme l’écrit joliment le metteur en scène, n’en devient que plus réjouissante. Pour le reste, Van der Meulen joue toute la partition avec habileté. La naïveté, l’impatience, la colère, mais aussi la folie et cette soif d’apprendre qui rend le personnage sympathique. Une belle leçon de courage et de sincérité, surtout au Studio-d’Asnières, que l’acteur codirige, et donc, où il s’expose devant ses élèves. Joli délire de la costumière dans la turquerie, avec ces ustensiles multicolores de cuisine judicieusement disséminés. L’orchestre se déchaîne (piano, accordéon, guitare et darbouka), tout est donc bien qui finit bien. Sauf pour Monsieur Jourdain, qui dans son coin pleure la folie qu’il n’a pas commise. Les « beaux yeux » de la belle l’avaient donc réellement « d’amour fait mourir » !…

Nous reviendrons, plus en détail, sur la version de Catherine Hiegel, qui curieusement ne laisse pas une trace si inoubliable. Peut-être est-ce dû à la pièce, dont il ne faut pas non plus exagérer la profondeur. Quand il l’a écrite, Molière s’efforçait de rentrer dans les bonnes grâces du roi, allant jusqu’à collaborer avec Lully, qu’il exécrait. Cela explique, en partie, qu’après avoir levé ce beau lièvre du grand seigneur pique-assiette, escroc et coureur de dot (Dorante), il retienne ses chiens et les remette sur la piste moins dangereuse du bourgeois ridiculisé. Reste que l’œuvre raconte un fantasme très actuel, celui du peuple souverain, qui bientôt va élire son roi. Ce n’est donc pas un hasard si tant de metteurs en scène ont choisi de la monter en cette année décisive. Plutôt un lapsus. 

Olivier Pansieri


* Festival de théâtre en plein air, qui a lieu chaque été du 27 juillet au 21 août au château de Cormatin.

Le Bourgeois gentilhomme, de Molière
Mise en scène : Marcel Maréchal
Avec : Jacques Angéniol, Sinan Bertrand, Antony Cochin, Michel Demiautte, Philippe Escande, Liana Fulga, Lætitia Godès, Flore Grimaud, Agnès Host, Marcel Maréchal, Antou Prégnan-Martinez, Henri Valette
Collaboration à la mise en scène : Michel Demiautte
Assistant de mise en scène : Antony Cochin
Musique : François Fayt
Dramaturgie : François Bourgeat
Décor : Thierry Good
Lumières : Jean-Luc Chanonat
Chorégraphie : Patricia Delon
Régie générale : Henri Valette
Régisseur lumières : Marc Seigneuric
Habilleuse : Marie-Noëlle Cadoret
www.theatre14.fr
Théâtre 14-Jean-Marie-Serreau • 20, avenue Marc-Sangnier • 75014 Paris
Réservations : 01 45 45 49 77
Du 10 janvier au 25 février 2012, mardi et vendredi à 20 h 30, mercredi et jeudi à 19 heures, samedi à 16 heures et à 20 h 30
Durée : 2 h 20
25 € | 18 € | 11 €
Le Bourgeois gentilhomme, de Molière
Mise en scène : Laurent Serrano
Avec : Claire Barrabès, Clément Beauvoir, Olivier Berhault, Benoît Dallongeville, Élisabeth de Ereño, Isabelle Ernoult, Jean-Pierre Gesbert, Cécile Leterme, Pascal Neyron, Yoann Parize, Benoît Urbain, Hervé Van der Meulen
Musiciens : Benoît Urbain, Jean-Pierre Gesbert (piano), Benoît Urbain (accordéon), Pascal Neyron (guitare), Clément Beauvoir (percussions)
Assistants de mise en scène : Clément Beauvoir, Élisabeth de Ereño
Décor et costumes : Anne Bothuon
Chorégraphie : Jean-Marc Hoolbecq
Assistante costumière : Charlotte Zwobada
Modiste : Laurence Solignac
Menuisier : Yoan Chemmoul
Lumières : Didier Brun
Régie : Charlotte Montoriol, Grégoire Lopes Fadigas
Studio-théâtre d’Asnières • 3, rue Edmond-Fantin • 92600 Asnières-sur-Seine
Réservations : 01 47 90 95 33
www.studio-asnieres.com
Du 17 janvier au 12 février 2012, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30
Durée : 1 h 50
16 € | 13 € | 10 €
Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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