Vendredi 8 juin 2012 5 08 /06 /Juin /2012 14:42

Pétillant et jubilatoire


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Écrit pour donner divertissement au roi et joué à la cour, « le Bourgeois gentilhomme » est une comédie-ballet en cinq actes, une pièce faisant place à tous les arts, avec Molière à l’écriture (ainsi, à l’époque, qu’à la mise en scène et à l’interprétation du rôle‑titre) et Lulli à la musique. L’histoire n’a pas retenu qui était à la conception chorégraphique. La version qu’en donne Denis Podalydès est une réussite et un divertissement de qualité pour le public de Fourvière…

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« le Bourgeois gentilhomme » | © Loll Willems

Monsieur Jourdain est un marchand fortuné qui a fort bien réussi dans le commerce du drap, mais dont la bonne fortune ne suffit pas à faire le bonheur. Comme maints bourgeois de son époque, il vit des folies de la cour qui, elle, vit au‑dessus de ses moyens… Entre cette classe qui possède tout sauf l’honneur d’être noble et celle qui se désargente pour maintenir sa place au soleil, les relations sont faites de mensonges, de désirs, de frustrations, mais aussi de taux d’intérêt… Monsieur Jourdain, plus qu’un autre, rêve de s’élever au‑dessus de sa condition, au point d’oublier qu’il a femme et fille, de s’amouracher d’une comtesse précieuse et ridicule, de donner toute sa confiance à un petit marquis sans scrupules, de perdre tout sens de la mesure et des réalités, de devenir fou enfin…

Il faudra toute l’ingéniosité de Nicole, sa servante, et de Covielle, le valet de l’amoureux de sa fille Lucile, pour déjouer l’odieux projet de ce bourgeois qui n’a de gentilhomme que ce que son ingénuité lui fait croire… Prétexte à une mascarade insensée où il sera fait mamamouchi avant de donner sa fille au fils du Grand Turc…

Théâtre d’acteurs, spectacle complet

La mise en scène de Denis Podalydès est d’abord incroyablement joyeuse et fait la part belle aux acteurs, Pascal Rénéric et Manon Combes en particulier, qui incarnent respectivement Monsieur Jourdain et Nicole. Pascal Rénéric donne à son personnage un côté puéril, naïf, curieux de tout, bon enfant, qui saute sur toutes les occasions d’apprendre et de s’émerveiller, ce qui en assure la haute teneur comique : ainsi est‑il particulièrement ravi de découvrir qu’il parle en prose… Aussi, est‑il la dupe parfaite du maître de danse ou du maître d’armes. Mais il est également si content de se donner à lui‑même la comédie qu’il en devient complètement grotesque. Car l’homme est totalement dénué de toute prétention : écoute‑t‑il de la musique ? il se tortille sur son siège, applaudit au moindre silence pour en finir le plus vite possible. Le jeu de Pascal Rénéric est donc remarquable. Les adresses permanentes au public utilisé comme spectateur attendu des métamorphoses de Monsieur Jourdain font mouche à tout coup.

Plus contestable est de gommer l’aspect tyrannique du personnage. Certes, Podalydès nous le montre battant sa servante comme plâtre – l’homme est irritable et colérique –, mais il n’insiste pas sur le vrai pouvoir de nuisance de ce tyran domestique pourtant dénoncé avec force par Molière. Le happy end de la fin où il retrouve, certes en boudant, Madame Jourdain, va à l’encontre de la cruelle phrase finale : « Ma femme ? Je la donne à qui la voudra ! ».

Nicole, quant à elle, est une vraie servante telle qu’on les aime chez Molière : vive, insolente, maligne, ayant la langue acérée et le verbe haut. Ses crises de fou rire ont un effet d’entraînement peu maîtrisables sur le public… Concernant Alexandre Steiger qui incarne Covielle, il procure à son personnage une rouerie extrêmement drôle. Il est vrai qu’il est servi dans la seconde partie du spectacle par son rôle de truchement des Turcs, que Podalydès représente comme des Lilliputiens recouverts d’oripeaux (signés Christian Lacroix, tout de même) : obligés de marcher accroupis, ils adoptent une posture et une démarche qui, en elles‑mêmes, portent à rire.

Tout est parfaitement maîtrisé dans ce spectacle qui ne craint pas, bien au contraire, le comique de répétition dont il use et abuse. La musique est magnifiquement interprétée et s’insère bien dans la comédie. L’ensemble donne une idée sans doute assez juste, sans être pour autant poussiéreuse, de ce que pouvait être une comédie‑ballet, un spectacle complet et brillant donnant à voir et à entendre, à ressentir et à penser. On a même l’impression de se trouver devant l’Illustre Théâtre et ses tréteaux pas si improvisés que cela. Le seul bémol vient sans doute des chorégraphies, japonisantes sans raison… Une concession à la mode que n’aurait pas reniée Monsieur Jourdain ? 

Trina Mounier


Le Bourgeois gentilhomme, de Molière

Mise en scène : Denis Podalydès

Direction musicale : Christophe Coin

Avec : Isabelle Candelier (Madame Jourdain), Manon Combes (Nicole), Bénédicte Guilbert (Dorimène), Julien Campani (le Maître de musique et Dorante), Manuel Le Lièvre (le Maître d’armes et le Grand Mufti), Francis Leplay (le Maître de philosophie), Hermann Marchand (un laquais), Leslie Menu (Lucile et le Garçon tailleur), Nicolas Orlando (un laquais), Pascal Rénéric (Monsieur Jourdain), Alexandre Steiger (le Maître tailleur et Covielle), Thibault Vinçon (le Maître de danse et Cléonte), Kaori Ito et Artemis Stavridi (danseuses), Romain Champion, Cécile Granger, Marc Labonnette, Francisco Manalich (chanteurs) ; et l’Ensemble baroque de Limoges : Nicolas Mazzoleni (violon), Louis Creach (violon), Christophe Coin (violoncelle), Lola Soulier (hautbois), François Guerrier (clavecin), Maria Tecla Andreotti (flûte)

Composition musicale : Sandrine Marchetti

Scénographie : Éric Ruf

Costumes : Christian Lacroix

Lumières : Stéphanie Daniel

Maquillages et coiffures : Véronique Soulier‑Nguyen

Collaboration artistique : Emmanuel Bourdieu

Chorégraphie : Kaori Ito

Assistant mise en scène : Laurent Podalydès

Assistante scénographie : Delphine Sainte‑Marie

Assistant costumes : Jean-Philippe Pons

Construction des décors : ateliers des Théâtres de la Ville de Luxembourg / Art & Oh‑Benoît Probst

Confection des costumes : ateliers du Théâtre de la Place (Liège)

Régie générale : Joël Lhopitalier

Régie plateau : Éric Becdelièvre et Olivier Costard

Régie lumières : Simon Rutten

Chef habilleur : Sylvie Tréhout

Maquillage : Gwendoline Quiniou

Les Nuits de Fourvière 2012

www.nuitsdefourviere.com

Réservations : 04 72 32 00 00

Du 5 au 10 juin 2012 à 21 heures

Durée : 3 heures, plus entracte

Tournée :

Du 19 juin au 21 juillet 2012 aux Bouffes du Nord à Paris

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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