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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 10:39

Une douce absurdité


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


À la suite du succès du « Shaga » au théâtre de l’Athénée en novembre 2011, Claire Deluca et Jean-Marie Lehec ont entrepris de faire découvrir au public un aspect méconnu de l’œuvre de Marguerite Duras, ce qu’elle-même dénommait l’« intuition de l’absurdité ». Réunissant, à travers le dialogue de deux personnages lunaires, des extraits tirés de sources diverses (« les Eaux et forêts », « le Shaga », « la Vie matérielle », « Outside », etc.), « la Vie qui va » révèle un univers subtilement et tendrement loufoque.

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« la Vie qui va » | © Laurencine Lot

Le parcours de comédienne de Claire Deluca a été intimement lié à l’œuvre et à la personne de Marguerite Duras. C’est elle qui, en effet, a créé les Eaux et forêts et la Musica en 1965, puis, dans les années qui suivent, le Shaga et Yes, peut-être. De sa proche collaboration avec elle, elle a tiré une connaissance profonde des principes et des intentions qui président à son œuvre dramatique, connaissance dont la Vie qui va bénéficie de manière éclatante.

La première chose qui frappe le spectateur est le dépouillement de la scénographie et de la mise en scène. Au fond du plateau, des voilages de tissu découpés en forme d’arbres figurent le jardin public où est censée se dérouler la rencontre des deux personnages, qui n’auront, pour tous accessoires, que deux grands tabourets pliables. On se rend vite compte, néanmoins, que ce lieu n’en est pas vraiment un. Le vrai « lieu » de la pièce est le dialogue fin, décalé, amusant que nouent cet homme et cette femme dont on ne saura rien, si ce n’est leurs affabulations respectives.

Cet univers onirique se met en place de manière d’autant plus efficace que le langage employé est familier, quotidien, et qu’il respecte la « logique » des rêves. L’extraordinaire surgit à tout moment du banal, et les scènes se succèdent sans cohérence mais avec une telle fluidité que leur enchaînement finit par sembler naturel. Ainsi, on passe de considérations sur l’âge des chiens à des méditations métaphysiques sur un jerrican d’essence troué, puis à des confidences personnelles inquiétantes (a-t‑elle poussé son mari centenaire dans le canal de la Marne-au-Rhin ?) ou loufoques (mais pourquoi ne peut-il pas s’empêcher de visser des boulons ?).

Un naturel parfait

Cette simplicité est aussi l’une des principales caractéristiques du jeu déployé par les deux comédiens, même si j’ai surtout été séduit par celui de Claire Deluca. Habillée d’un pantalon et d’une veste de lin blancs, elle campe une femme dont l’âge est impossible à déterminer, mais dont la candeur et la tendre complicité avec son interlocuteur l’auréole d’une fraîcheur enfantine. Elle maîtrise avec un naturel parfait un texte redoutable par son apparente oralité. Jean-Marie Lehec révèle quant à lui tout son talent dans deux scènes particulièrement réussies, celle des boulons déjà mentionnée et celle où il raconte ses mésaventures avec un oiseau trop doué pour la parole.

Néanmoins, ce parti pris de simplicité et de dépouillement, fidèle à Marguerite Duras, pourrait aussi être ressenti comme la faille de cette pièce : il pourrait être interprété comme la manifestation d’un manque d’inventivité, voire comme le refus de prendre le texte à bras-le-corps. Certes, l’orthodoxie durassienne est respectée, mais n’est-ce pas au prix d’une sorte de muséification de son œuvre ? L’impression, par moments, est réelle d’assister à un théâtre d’un autre temps. Si, donc, cette pièce, techniquement bonne, ravira les amateurs de Marguerite Duras et, plus largement, ceux du théâtre de l’absurde, il n’est pas exclu qu’elle en rebute d’autres. Mais, au moins, auront-ils été confrontés au meilleur de ce théâtre-là. 

Vincent Morch


La Vie qui va, textes de Marguerite Duras

Adaptation et mise en scène : Claire Deluca et Jean-Marie Lehec

Avec : Claire Deluca, Jean-Marie Lehec

Scénographie, créations lumière et son : Carlos Perez

Théâtre de Poche-Montparnasse • 75, boulevard du Montparnasse • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 50 21

http://www.theatredepoche-montparnasse.com/project/duras-la-vie-qui-va/

Du 13 septembre au 10 novembre 2013, du mardi au samedi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30

Durée : 1 heure

24 € | 18 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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