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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 21:22

Le rêve, ciment de la vie


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Voyage au cœur de l’inconscient qui se fait passer pour vrai, traversée des faux‑semblants pour mettre au jour de vrais personnages, « La vie est un rêve », malgré une ouverture quelque peu poussive, finit en une étonnante modernité par nous entraîner bien haut.

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« La vie est un rêve » | © Pierre Grosbois

Tout commence dans un grand fracas, incarnant le puissant bouleversement des choses, et surtout du regard qu’on porte sur elles, que suit en filigrane toute la pièce. Celui qu’incarne en partie Rosaura, fille déguisée en garçon, qui s’introduit au péril de sa vie dans une tour sombre, qui marque l’entrée au palais de Pologne, où elle est venue venger son honneur bafoué par un fiancé volage. Le premier être sur lequel elle tombe – presque littéralement – est Sigismond, quasi demi‑homme né et élevé dans la poussière et l’anonymat, sanctionné par une prophétie de l’espoir et du destin brillant qui auraient dû être les siens.

Héritier naturel du trône de Pologne, son père, le roi Basile, décide presque sur un coup de tête de lui donner une chance. L’espace de quelques heures, tiré de son apathie, Sigismond sera sur le trône. Parenthèse bouleversante où l’on découvre avec lui, qui l’ose à peine puis de plus en plus, une vie fantasmée. Peu formé aux usages du monde, le caractère ombrageux du prince pousse son père à l’éloigner presque immédiatement du but à peine effleuré, et le pousse à considérer cette parenthèse enchantée comme un rêve. Les choix et la personnalité de Sigismond, mais aussi de Rosaura, personnages fragiles mais déterminés, en seront bouleversés.

Les comédiens, tous excellents

La mise en scène de Jacques Vincey rompt avec la tradition visuelle et le foisonnement du baroque en accompagnant le trajet de son couple principal dans une ambiance à la fois futuriste et angoissante. En ce sens, la musique et la scénographie refusent toute fantasmagorie, paillettes et apparitions. Le même espace figure un sombre cachot, un champ de bataille et les salles d’apparat du palais de Pologne. Faite d’ombre et de lumière, cette mise en scène révèle les personnages à eux‑mêmes dans cette valse des faux‑semblants… Les passages du songe (imaginaire) à la réalité (douteuse) sont rythmés par une sorte de comptine froide ou un « jingle » fatal. Les comédiens, tous excellents, surtout les fougueux Antoine Kahan et Estelle Meyer qui incarnent Sigismond et Rosaura, sont au diapason, non sans une bonne dose d’humour et d’ironie, de ce parti pris presque réaliste.

De cette sobriété qui se construit après quelques scènes d’ouverture un peu trop grandiloquentes, la richesse du texte et du propos sort gagnante. Dans ce « faste imaginaire » convoquant la question toujours actuelle du doute identitaire, Calderón affirme que la conscience de l’illusion est le moteur des choix moraux. Ainsi, Sigismond, prince déchu, après avoir connu l’enfer du doute, accepte la part d’inconnu qui le construit et en fait la base d’une nouvelle rigueur sur laquelle construire son pouvoir. Ce personnage est presque expérimental dans son incarnation des mécanismes politiques, sociaux et psychologiques qui nous constituent : « Tous, nous rêvons ce que nous sommes, et aucun ne s’en rend compte ».

Dans le doute le plus profond sur ce qu’il a vécu, le souvenir de celle qu’il a croisée et aimée continue à lui prouver que « c’était vrai ». Ainsi, la conscience de l’illusion fugace de toute chose peut devenir le ciment des rêves à mettre en œuvre : « Tout bonheur est un prêt, alors osons tout » est la morale à rebours de ce spectacle, qui préfère au confort du happy end la jubilation des incertitudes. 

Sarah Elghazi


La vie est un rêve, de Pedro Calderón de la Barca

Texte français de Denise Laroutis, publié aux éditions des Solitaires intempestifs

Mise en scène : Jacques Vincey

Dramaturgie : Vanasay Khamphommala

Avec : Florent Dorin, Philippe Duclos, Noémie Dujardin, Antoine Kahan, Alexandre Lecroc, Estelle Meyer, Philippe Morier‑Genoud, Renaud Triffault, Philippe Vieux

Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy

Lumière : Marie-Christine Soma

Musiques et sons : Alexandre Meyer, Frédéric Minière

Costumes : Olga Karpinsky

Maquillage, perruques : Cécile Kretschmar

Conseil gestuel : Daniel Larrieu

Assistante à la mise en scène : Valérie Bezançon

Régie générale et plateau : André Néri, assisté de Nicolas Guichard

Régie lumières : Pauline Guyonnet

Habilleuse : Marie Voyneau

Production et diffusion : Cie Sirènes

Direction de production, administration, diffusion : Emmanuel Magis‑Anahi, assisté de Justine Beaucourt et Éloi Desbros

Coproduction : Théâtre du Nord ; centre des Bords‑de‑Marne, scène publique du Perreux ; La Filature, scène nationale de Mulhouse

Avec le soutien du Théâtre 71, scène nationale de Malakoff, et de la D.R.A.C. Île‑de‑France-ministère de la Culture et de la Communication

Théâtre du Nord, grande salle • 4, place du Général-de-Gaulle • 59026 Lille

Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30 et sur www.theatredunord.fr

Création du 15 novembre au 1er décembre 2012 à 20 heures, sauf le jeudi à 19 heures et le dimanche à 16 heures

Durée : 2 h 30

23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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