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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
La Veuve mangée par le Grillon
Une « rencontre imaginaire entre Mme de Sévigné et Jean de La Fontaine », voilà ce à quoi nous invite la nouvelle production de la Péniche Opéra. Mais, au bout du compte, ce face-à-face de haute volée peine à émouvoir.
Attention, nous voilà dans la catégorie poids lourds. À ma gauche, Mme de Sévigné, veuve pas du tout joyeuse, qui porte à sa fille une affection maladive. À ma droite, La Fontaine, ses Fables, sa bonhomie, son hédonisme aimablement libertin. La truculence de l’un parviendra-t-elle à dérider l’autre ? C’est l’enjeu de cette joute verbale et musicale. Ici, les uppercuts et autres crochets du droit ont nom Lully, Boësset, Campra… On savait y faire, en ce temps-là. Sauf que, malheureusement, le spectateur en est réduit à compter les points et que, au fond, on ne se sent pas tellement concerné par ce qui se passe entre les deux protagonistes.
Blandine Folio-Peres minaude beaucoup, et c’est énervant. C’est d’autant plus énervant que, face à elle, Bernard Deletré compose un La Fontaine vraiment attachant et crédible. C’est du grand art : diction impeccable à la fois dans les dialogues et les parties chantées, paroles et attitudes naturelles et pleines d’une élégante décontraction de vieux briscard qui a beaucoup vécu. Heureusement, grâce aux qualités de chanteuse de Blandine Folio-Peres, l’équilibre se rétablit pendant les parties musicales, et l’on découvre avec plaisir des airs de compositeurs parfois peu connus. Ces airs s’intègrent d’ailleurs avec aisance dans le fil de la conversation.
« la Veuve et le Grillon » | © Mathilde Michel
Mais alors, direz-vous, serions-nous dans une comédie musicale ? Pas vraiment. On a du mal à s’accrocher à ces personnages-là, comme s’ils étaient plus des illustrations que de vrais personnages de théâtre. Pour faire simple : trop littéraire, pas assez théâtral ? On sent une volonté d’évoquer ces spectacles complets qu’étaient les divertissements du xviie siècle, intégrant dialogues, chants, danse et musique. Malheureusement, les intermèdes dansés ne sont pas très convaincants, semblant là aussi plus illustratifs que participant au cours de l’action – mais peut-être est-ce justement parce que d’action il n’y a point…
Finalement, l’un des plus grands mystères du spectacle tient dans une odeur de cuisine, qui émane avec une force croissante du plateau. Que se passe-t-il donc dans ce diable de décor-là ? Par moments, les comédiens ont beau chanter et pirouetter en tous sens, l’esprit tout entier se trouve accaparé par des questions honteusement triviales comme : « Voyons : crêpes ? beignets ? gaufres ? Dans quel but ? Et ne devrais-je pas me sentir coupable de penser à ces choses au lieu de me concentrer sur la pièce ? ». Cette tambouille baroque est même servie aux personnages en direct sur le plateau ainsi qu’aux musiciens et aux spectateurs des premiers rangs – dont l’auteur de ces lignes n’eut évidemment pas l’heur de faire partie. Encore une frustration.
En définitive, que ce soit une question d’écriture ou d’interprétation, c’est La Fontaine qui l’emporte par K.O. Pour expliquer sa méfiance envers les hommes, la marquise invoque sa blessure de femme trompée, mais avec un tel sérieux que l’on n’a même pas envie de la prendre en pitié. De même, les incessants reproches de libertinage de la marquise et sa manière de répondre à tout par un mélange agaçant de moralité et de bel esprit nous rendent La Fontaine encore plus sympathique. Lui, c’est le genre de type avec qui on se verrait bien prendre un verre : il est tellement plus imparfait, drôle et chaleureux ! Mais immensément perspicace et clairvoyant sous ses airs de viveur. ¶
Céline Doukhan
Les Trois Coups
La Veuve et le Grillon, de Daniel Soulier
La Péniche Opéra • 46, quai de Loire • 75019 Paris
01 53 35 07 77
Mise en scène : Mireille Larroche
Avec : Blandine Folio-Peres, Bernard Deletré, Natalie Van Parys et l’ensemble Les Folies françoises dirigé par Patrick Cohën-Akenine
Direction musicale : Patrick Cohën-Akenine
Chorégraphie : Natalie Van Parys
Scénographie : Alexandre Heyraud
Costumes : Danièle Barraud
Lumières : Gérard Vendrely
Régie : Matthieu Courtaillier
Musique de Boësset, Guédron, Lambert, Lully, Charpentier, d’Anglebert, de l’Estocart, Marchand, Lefebvre, de la Barre, Bacilly, Lorenzani
Théâtre de Fontainebleau • 6, rue Denecourt • 77300 Fontainebleau
Réservations : 01 64 22 26 91
Le 7 mars 2010 à 17 heures et le 8 mars 2010 à 20 h 30
Autres représentations sur la Péniche Opéra et la péniche Adélaïde (bassin de la Villette, Paris) prévues en mars 2010, voir www.penicheopera.com
Durée : 1 h 20
10 € | 13 € | 25 € | 30 € | 40 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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