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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 18:22

Un « Hamlet » diablement bouffon


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Irrévérencieux en diable, le metteur en scène anglais Dan Jemmett s’en prend, cette fois-ci, à l’une des plus grandes pièces du répertoire : « Hamlet ». Détonant, surtout à la Comédie-Française, mais convaincant.

tragedie-de-hamlet-300 cosimo-mirco-magliocca Prince de la mélancolie, guerrier en lutte contre la corruption, voire homme d’affaires schizophrène, le héros de Shakespeare inspire nombre d’interprétations. Acteurs, comme metteurs en scène, aiment se confronter « au cas » Hamlet. Sa folie est-elle feinte ou réelle ? Comment représenter le spectre de son père assassiné qu’il va vouloir venger ? Dan Jemmett s’est d’ailleurs déjà penché sur la question avec Presque Hamlet (2002). Ce familier de Shakespeare aime monter de libres adaptations, comme Shake (d’après la Nuit des rois) ou encore les Trois Richard. Le metteur en scène revient donc à « la pièce des pièces » pour, une fois de plus, revisiter le grand Will.

Tragédie ou comédie ?

C’est en effet avec humour, et sans ménagement, qu’il propose sa version. Jamais nous n’avions tant ri à cette pièce. Et pour cause ! Dan Jemmett nous propose une comédie de boulevard… Dans un décor de club-house, avec bar, juke-box et piste de danse, les protagonistes semblent échappés d’une mauvaise série télévisée des années soixante‑dix. Cultivant le mauvais goût, le metteur en scène nous fait rire des anachronismes et de la vulgarité crasse de ces pantins qui n’hésitent pas à prendre les spectateurs à partie.

La Tragédie de Hamlet est pourtant une pièce sur la mort ! Le prince du Danemark provoque tout de même le décès de sept personnes : Gertrude (sa mère), morte empoisonnée ; Claudius, son traître d’oncle qui a épousé la veuve du roi trop vite à son goût ; Polonius (le père d’Ophélie, son amoureuse) que Hamlet tue en pensant tuer Claudius ; Ophélie qui perd la raison ; Laërte (frère d’Ophélie) qui cherche à venger son père et qui meurt de l’épée de Hamlet ; Rosencrantz et Guildenstern (sbires de Claudius) qui sont assassinés en Angleterre sur l’ordre de Hamlet. C’est vrai que cela en deviendrait presque comique !

Emportés dans cette funeste spirale, les acteurs s’en donnent à cœur joie, Denis Podalydès en tête, lequel fait de Hamlet un enfant perdu, un pauvre bouffon qui joue au fou avec délectation. Clotilde de Bayser compose une Gertrude désopilante. Quant à Hervé Pierre, il campe un Claudius trivial très convaincant.

Décapant

La direction d’acteurs est précise et inspirée, comme la mise en scène qui ne manque pas de trouvailles. Repérant le fameux « To be or not to be » parmi les graffitis sur le carrelage crade de la pissotière où il se soulage, Hamlet entame le célèbre monologue ni vu ni connu. C’est toujours dans les toilettes qu’Ophélie meurt empoisonnée après avoir ingurgité des calmants, mais cette fois-ci côté cour. Excusez du peu ! En fait, c’est sous cette comédie du pouvoir que la noirceur de la pièce apparaît. Le décor montre ce qui se joue en coulisses : derrière le clinquant, la déchéance morale de la cour (« Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark »).

Voilà le grand Will quelque peu bousculé ! Et alors ? Les monuments du théâtre, ces inépuisables chefs-d’œuvre, recèlent tant de mystère qu’ils peuvent supporter toutes les audaces. Dan Jemmett peut entretenir ce rapport décomplexé à la tradition puisqu’il maîtrise parfaitement son sujet. Cette actualisation tient bien la route, car, outre son éternelle modernité, cette relecture rappelle l’importante force d’imagination de la scène élisabéthaine. La pièce transposée ainsi dans le quotidien, la poésie passe certes à la trappe, mais certains passages résonnent bien. Même s’il élude les questions métaphysiques, Dan Jemmett fait bien comprendre le principal enjeu dramatique : à quoi bon s’interroger sur les vertus de l’action dans un monde décadent ? Du coup, cette pièce nous « parle ». Comme le spectre ! Et les jeunes, nombreux dans la salle, apprécient. Comme nous. Ne boudons pas notre plaisir : c’est fortiche et drôle. Diablement ! 

Léna Martinelli


La Tragédie de Hamlet, de William Shakespeare

Texte français : Yves Bonnefoy

Mise en scène : Dan Jemmett

Avec : Éric Ruf, Alain Lenglet, Denis Podalydès, Clotilde de Bayser, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Hervé Pierre, Gilles David, Jennifer Decker, Elliot Jenicot, Benjamin Lavernhe

Collaboration artistique et dramaturgie : Mériam Korichi

Scénographie : Dick Bird

Costumes : Sylvie Martin-Hyska

Lumières : Arnaud Jung

Coiffure : Cécile Gentilin

Maquillage : Laura Ozier

Maître d’armes : Jérôme Westholm

Les décors et les costumes ont été réalisés dans les ateliers de la Comédie-Française

Comédie-Française • salle Richelieu • place Colette • 75001 Paris

Réservations : 0 825 10 1680 (0,15 € la minute)

Site du théâtre : www.comedie-francaise.fr

Du 7 octobre 2013 au 12 janvier 2014, en alternance, matinées à 14 heures, soirées à 20 h 30

Durée : 3 h 10 avec entracte

De 5 € à 41 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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