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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 13:26

Donnellan calme « la Tempête »


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Le génial metteur en scène anglo-irlandais Declan Donnelan prend sa bouffée d’air shakespearienne et annuelle avec « la Tempête », au Théâtre des Gémeaux. Légère, légère… et emportée par la fantastique troupe russe qui avait ébloui dans « Boris Goudonov », cette interprétation pleine d’esprit, de mutinerie, de finesse, balaye au final moult clichés shakespeariens.

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« la Tempête » | © Vincent Pontet-Wikispectacle

Un plancher peu reluisant dans un bois qu’on imagine exotique, trois pans en fond, percés de portes battantes, voici les frontières du royaume de Prospero. Son île, son asile, son théâtre. Car qu’on ne s’y trompe pas, ces quelques planches sont autant radeau de théâtre que scène-bateau. Gros bateau qui vous mène que cette Tempête, écrite en 1611, juste après le Conte d’hiver et venue balayer le Songe. Elle en partage la fantaisie, la couleur, les motifs baroques, avec une unité : la polysémie…

Il en est pour dire que la Tempête est un sommet de l’art, un exercice de style particulièrement réussi, d’autres, à la manière d’Austen dans la Mer et le Miroir, qu’elle renferme un tragique et heureux exemple du lien qui lie le théâtre et la vie. Pour Donnellan, la Tempête est un conte, il lui en donne la tonalité. Girard en a fait ses choux gras en lisant tous les rapports humains de la pièce au crible du « désir mimétique » dont la Tempête est pour lui une parfaite exécution ; chacun cherche en effet dans un jeu de regard à vérifier ce que l’autre ressent par l’intermédiaire d’un tiers. Relation triangulaire.

Prospero, roi de Naples évincé du trône par son frère, a échoué sur son île avec sa fille Miranda, proprement celle qu’il faut voir, et deux acolytes, Caliban et Ariel. Il y a appris la magie noire et, en bon sorcier de théâtre, décide, alors que son frère prend la mer, de fabriquer une tempête. Prospero a quelque chose du grand Will, façon démiurge. La Tempête, c’est pour rire (sous-titre : tragi-comédie). Car les naufragés, Antonio, Alonso, le roi de Naples et son frère Sébastien, ainsi que les truculents Stéphano et Trunculo, égarés, bernés par un jeu de miroir et d’illusion orchestré par le djinn Ariel, finissent plutôt bien. Au terme de cette affaire de famille, et de théâtre, sorte de western sur les planches qui tient dans ce suspens naïvement entretenu – comment deux frères pleins d’amour en sont venus à se trahir à ce point ? –, les uns finissent mariés, d’autres réconciliés et Ariel libéré.

Professionnels des belles histoires

Donnellan et toute son équipe, en professionnels des belles histoires, compagnons shakespeariens et artisans aguerris, façonnent une Tempête onirique, baignée tantôt de bleu, plongeant le spectateur vingt mille lieux sous les mers, tantôt de jaune, pour figurer le désert que traversent les malheureux échoués. Ces effets de lumière participent des images fortes formées par la scénographie du talentueux Nick Ormerod, fidèle scénographe de Declan Donnellan. Des trouvailles, il en est d’autres, comme cette idée de transposer l’intermède pastoral de la pièce dans l’esthétique du réalisme socialiste, avec danses russes, faucilles, fichus et costumes kitsch, ou comme cette idée de troquer les appâts qu’égarent Ariel pour tromper les naufragés par une série de fringues et de bijoux bling-nouveaux riches. Si bien qu’on en vient à se demander si la Tempête n’est pas un argument politique, une façon de dénoncer gentiment les dérives, mesquineries, errances, magouillages… de la politique laissée aux mains des oligarques et autres businessmen. Mais, non. Soucieux de préserver la douce cacophonie polysémique de la Tempête, de ne rompre le charme que pour mieux le recréer, Donnellan orchestre une féerie, merveilleuse et musicale, sensible aux influences du cirque.

Alexander Feklistov en Caliban plus lourdaud et attachant que sauvage et malveillant, Andrey Kuzichev dans celui d’Ariel chantant, dansant, esprit des airs gracieux et Ilya Ilin dans la peau de Trinculo, se distinguent, mais tous rendent la finesse des personnages, les nuances, les éclats et les ombres de cette galerie baroque et coruscante. Declan Donnellan confirme avec cette douce et fraîche Tempête de conte de fées, bizarre, amusée, qu’il fait partie des grands. Vous savez ce que la sagesse populaire dit ? Qui sème un Grand récolte la Tempête… 

Cédric Enjalbert


La Tempête, de William Shakespeare

Coproduction Chekhov International Theater Festival (Moscou), Les Gémeaux

Mise en scène : Declan Donnellan

Avec : Mikhail Zhigalov, Pavel Kuzmin, Igor Yasulovitch, Evgeny Samarin, Yan Ilves, Alexander Lenkov, Sergey Zaitsev, Vadim Norshtein, Alexander Feklistov, Ilya Ilin, Sergey Koleshnya, Maxim Onishchenko, Gela Meskhi, Yana Gurianova, Andrey Kuzichev

Scénographie : Nick Ormerod

Conception lumière : Kristina Hjelm

Assistant à la mise en scène : Kirill Sbitnev

Chorégraphie : Konstantin Mishin

Assistant à la chorégraphie : Irina Kashuba

Compositeur : Dmitry Volkov

Arrangement musical : Roman Nasib

Conseil littéraire : Anna Kolesnikova

Assistante aux costumes : Natalia Vedeneeva

Régie scène : Olga Vasilevskaya

Répétiteur saxophoniste : Dmitry Sarsek

Maquillage : Natalia Vedeneeva

Surtitrage : Maria Zonina

Théâtre des Gémeaux • 49, avenue Georges-Clemenceau • 92330 Sceaux

Réservations : 01 46 61 36 67

www.lesgemeaux.com

Du 26 janvier au 13 février 2011 à 20 h 45, dimanche à 17 heures, relâche les lundi et mardi

Durée : 2 h 10

25 € | 20 € | 16 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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