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27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 21:33

Si la décentralisation
m’était contée…


Par Corinne François-Denève

Les Trois Coups.com


Le Théâtre du Vieux-Colombier raconté sur la scène du… Vieux-Colombier : la « Scène natale » revient dans sa « Maison natale ». Juste retour aux sources pour ces lettres de Charles Dullin, Jacques Copeau et Louis Jouvet, qui retracent le roman vrai d’un théâtre comme on aimerait encore en rêver.

scene-natale-300 jean-christophe-bardot En octobre, l’espace de quatre jours, les Tréteaux de France de Robin Renucci se sont posés au Théâtre du Vieux-Colombier pour un « feuilleton théâtral » qui nous parlait de Firmin Gémier, de Jean Dasté, de Jean Vilar, d’Antoine Vitez, et, l’après-midi du 18 octobre, de Jacques Copeau, Charles Dullin et Louis Jouvet. Quatre épisodes, sur un cycle qui en compte en tout six : ce « feuilleton » théâtral, si l’on en croit le dossier, a pour thème « l’aventure de la décentralisation dramatique ». Avec cette Scène natale, toutefois, c’est plutôt l’aventure dramatique d’une décentralisation qui se donne à entendre.

Soit le désir fou de Jacques Copeau, faux misanthrope et vrai utopiste, de faire un théâtre nouveau, débarrassé des souillures du « commercial », qui serait sans vedettes et sans concessions, et qui renoncerait aux facilités du clinquant boulevard, pour se remettre au service du texte. Une troupe sans emplois et sans maître, œuvrant à perte (financière) pour l’édification du public, dans un décor épuré, pour que la voix de l’auteur ne se perde pas dans un « spectacle » excessif et inutile. Idéaux que partage Charles Dullin. Et aussi un jeune acteur, confiné à des rôles « évanouissants de bêtise », Louis Jouvet.

Humain, trop humain

Mais voici que surgit ce que l’on appellera la « Grande Guerre », qui chasse Jouvet et Dullin loin des scènes parisiennes, sur des fronts bien réels. Ils en reviennent, et tous s’en vont expérimenter un grand rêve américain, quand un banquier mécène leur propose de créer leur « théâtre d’art » à New York. Mais l’entreprise tourne bientôt court : l’enchaînement des spectacles laisse la troupe exsangue et mourant littéralement de faim ; l’indifférence polie d’une jet society américaine qui tricote pour les pauvres poilus, devant les pièces, et trouve un peu vulgaires ces farces so French, a raison du bel enthousiasme des débuts. Et puis Copeau voudrait écrire, Jouvet jouer, et Dullin être un peu plus libre d’enseigner comme il le souhaite. « Tout se désagrège. » L’aventure du Théâtre du Vieux-Colombier a vécu. C’en est fini des scènes des capitales, cap en province, enfin, pour Copeau, qui s’envole vers la Bourgogne et les « Copiaus ».

Les lettres de Copeau, Dullin et Jouvet sont humaines, si humaines. Elles racontent la flamme chaude d’une amitié qui se crée, autour de convictions communes, d’une admiration partagée. Elles évoquent l’aigreur qui se glisse dans des intimités trop étendues, quand l’un est froissé par trop de tyrannie, et l’autre révolté par tant d’ingratitude. Elles éclairent la tendresse intacte d’une amitié renouée, après tant d’années de fâcherie. Elles ne font pas mystère de la part d’égoïsme, de narcissisme, du désir viscéral de reconnaissance, de jalousie, entre trois grands créateurs qui auraient sans doute voulu, également, avoir leur part de lumière, et exister, tous, pour la postérité.

Le texte révèle un Copeau atrabilaire mais si bon père, un Jouvet qui doute de son talent d’acteur, mais jamais de sa capacité à inventer de nouvelles machines de théâtre, un Dullin écœuré par la « connerie ». Un savoureux contrepoint est fourni par la lecture de comptes rendus de l’époque, qui font s’enfoncer bien au fond de son siège rouge tout critique qui se respecte.

D’une marionnette et d’une alerte incendie

Le texte de cette Scène natale n’est à vrai dire pas inédit, ni inouï : publié aux éditions de l’Amandier, il a été écrit par Évelyne Loew, en 1998, pour la troupe du Campagnol. Devenu directeur des Tréteaux de France, exemple cardinal de décentralisation dramatique, Robin Renucci s’en est ensuite emparé, alors qu’il avait déjà été l’objet d’une lecture à Avignon en 2012. Cette Scène natale tourne donc dans divers lieux de France, jouée par la troupe des Tréteaux, comme d’autres épisodes du « feuilleton ». Nul doute que Robin Renucci voit dans ces « dramatiques » une initiation à un théâtre engagé qui prête à discussion : un débat suit la représentation.

Au Théâtre du Vieux-Colombier, ainsi, la toujours gracieuse Catherine Dasté a fait son apparition sur scène, une fois l’épisode terminé, avec à la main une peluche-marionnette créée par sa mère, Marie‑Hélène Dasté, fille de Copeau et femme de Jean Dasté, comme pour montrer que l’héritage de Copeau s’incarnait encore, avec douceur et fantaisie. La salle se partageait entre ceux qui semblaient avoir connu la « belle époque » de ce théâtre, et qui, en phrases timides, ne pouvaient que parler de l’émotion que leur provoquait sa soudaine renaissance, par le biais de cette correspondance abrupte et vivante ; et de plus jeunes, prompts à rire aux saillies de Copeau, de la bêtise de telle ou telle critique journalistique de l’époque, et, qui benoîtement, levaient les doigts pour s’étonner que ces gens se soient lancés dans l’aventure, sans argent, sans couverture sociale, sans subvention, sans… – quand le texte traitait justement des « forces désintéressées de notre jeunesse ». Mais l’alarme incendie du théâtre mit fin au débat – concession théâtrale, mais si ironique, et si bienvenue. 

Corinne François-Denève


La Scène natale, Copeau, Dullin, Jouvet de 1911 à 1923, texte d’Évelyne Loew à partir des registres du Vieux-Colombier et des écrits de Copeau, Dullin, Jouvet

Mise en espace : Robin Renucci

Avec : Judith D’Aleazzo, Tariq Bettahar, Sylvain Méallet, Stéphanie Ruaux

Photo : © Jean‑Christophe Bardot / Le bar Floréal

Durée : 1 heure

Le « feuilleton théâtral » : http://www.treteauxdefrance.com/presse-medias/le-feuilleton-theatrale

D’autres épisodes seront joués :

– « Vilar/Vitez les 2 V » : les 7 et 8 novembre 2014 à 21 heures au Théâtre Jean‑Vilar de Suresnes (92) : http://www.theatre-suresnes.fr/2014-vilar-vitez-les-2-v

– « Vilar/Vitez les 2 V » : le 7 mars 2015 à 18 heures au Prisme de Saint-Quentin-en-Yvelines (78) : http://www.leprisme.agglo-sqy.fr/programmation/detail/evenement/vilarvitez-les-2v/

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Publié par Les Trois Coups - dans Île-de-France | 2014-2015
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