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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 09:12

Conte cruel en deux dimensions


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Un récit dur et magnifique, écrit par Daniel Danis. Un comédien de talent : Julien Frégé. Un dispositif ingénieux de pilotage vidéo par la voix. Avec « la Scaphandrière », c’est toute une équipe qui « cherche ensemble pour raconter autrement » *. Une belle performance à tous les niveaux, mais qui, selon nous, manque un peu d’incarnation.

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« la Scaphandrière » | © Christophe Raynaud de Lage

La Scaphandrière est une perle rouge, une histoire cruelle d’amour et de mort, comme le sont les contes bien souvent. Au bord d’un lac, le Loch, vit une petite famille de pêcheurs. Mais le Loch, Moloch, dévore un à un ceux qui fouaillent ses entrailles pour y trouver la richesse. Englouti le père, puis la mère. Bientôt, ce sera au tour de Philomène, la fille aînée, tant aimée de son petit frère. Belle parabole sur la cupidité qui tue et l’amour qui sauve, conte aux interprétations multiples. Le texte est terrible de rage, de violence désespérée contre soi‑même et contre ceux qu’on aime. Et quand, au bout du chemin, la vie l’emporte et la pièce s’achève, c’est un peu comme si on avait soi‑même plongé dans les eaux du Loch, pour ressortir éprouvé et soulagé sur la grève du texte.

Daniel Danis signe là un texte magnifique, vraiment. Ses mots se frottent et jouent entre eux. La poésie fleurit à chaque instant, comme l’humour. Et c’est cette langue si vivante qui fait que l’on continue à espérer jusqu’au bout, que l’on tend l’oreille aux aguets de la prochaine surprise. Les enfants ont cet art de détourner les mots de leur chemin bien tracé. Leurs rires et leurs exclamations délicieusement choquées offrent dans la salle Gémier comme une caisse de résonance au texte. D’ailleurs, c’est un enfant qui nous raconte l’histoire : ce petit frère de Petit Pierre. Et Julien Frégé possède cette grâce, cette malice de l’enfance. La langue de Pierre est en fait comme cette scaphandrière qu’il construit en une nuit pour sauver sa sœur : une invention insolite. Rien que pour ces mots‑là, on embarque avec lui.

La vidéo est pilotée par la voix du conteur

C’est d’une certaine manière aussi le choix d’Olivier Letellier. Il met en scène un seul comédien qui incarne Pierre et fait exister tous les autres personnages par sa narration : personnage et conteur tout ensemble. Il établit aussi, aidé de Ludovic Fouquet et de la compagnie Songes mécaniques, un dispositif où la vidéo est pilotée par la voix du conteur. Surgit ainsi une nouvelle forme : « le roman dit ». L’expérimentation fait se multiplier les surfaces de projection de l’image, et les possibles rapports entre celle‑ci et le comédien. La vidéo a la couleur d’un sentiment, ou les allures d’un paysage. Elle évoque plus qu’elle n’illustre. Elle parie enfin sur l’imagination du spectateur, qui doit se charger de voir ce que l’on raconte ou ce que l’on évoque avec un matériau volontairement limité. C’est intéressant, intrigant.

Reste que ce choix clair, net, assumé, a son revers. La vidéo implique un dispositif assez imposant, et une distance avec la rétine du spectateur, alors que le conteur joue sur la proximité. Même si Julien Frégé a un jeu très généreux, s’il vient au bord du plateau, on a parfois l’impression d’être loin de lui. En outre, les personnages, hormis Pierre, n’apparaissent que par l’évocation ou la métonymie : des yeux, une main. On a alors plus de mal à leur conférer une existence. Le plateau est volontairement dépouillé pour que la parole, magique, fasse surgir à elle seule le monde de Philomène et de Pierre. Mais il en devient souvent fantomatique, alors aussi triste que les teintes éteintes du costume et des éléments de décor. Le corps, les formes des objets s’effacent : il manque comme une dimension. C’est comme un théâtre d’ombres, où le corps retrouve une vraie place quand Pierre construit la scaphandrière. Alors, on trouve le plaisir si simple de l’histoire, et cela vaut encore plus le détour. 

Laura Plas


* Propos d’Olivier Letellier.


La Scaphandrière, de Daniel Danis et Olivier Letellier

Mise en sène : Olivier Letellier

Collaboration à la conception scénique : Daniel Danis

Avec : Julien Frégé

Photographies : Krista Boggs

Collaborations artistiques : compagnie Songes mécaniques, compagnie Daniel‑Danis, Arts / Sciences‑Québec

Scénographie d’images : Ludovic Fouquet

Musique, création vidéo, système interactif, régie son et vidéo : Didier Léglise

Lumières : Lionel Mahé

Régie : Sébastien Revel

Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 751016 Paris

Site du théâtre : www.theatre-chaillot.fr

Réservations : 01 53 65 30 00

Les 11, 12, 16, 18 et 19 octobre 2012 à 14 h 30, les 13 et 20 octobre 2012 à 15 heures, les 12, 13 et 19 octobre 2012 à 20 h 30

Durée : 1 h 10

33 € | 25 € | 13 € | 11 €

Tout public à partir de 10 ans

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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