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3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 22:01

L’espoir obstiné du Théâtre Soleil


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Il est des spectacles qui sont des aventures humaines. On en sort avec de la lumière dans le cœur. « La Ronde de nuit », du Théâtre Aftaab nous offre un de ces grands moments de théâtre. Cauchemar de l’exil et enchantement de la scène : les songes d’une nuit d’hiver.

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« la Ronde de nuit » | © Michèle Laurent

Il y a bien longtemps (c’était en 2005), dans un pays lointain (l’Afghanistan), dame Ariane Mnouchkine s’en vint faire du théâtre avec de jeunes Afghans. De cette rencontre naquit, comme un miracle au milieu des décombres, une troupe : le Théâtre Aftaab (« soleil » en dari). Cela semble un conte, mais on imagine ce qu’il fallut de courage et d’obstination à ces comédiens pour jouer malgré tout, pour faire du théâtre un lieu de veille dans un pays où le pouvoir bâillonne. Inlassablement, entre la France et l’Afghanistan et avec l’aide du Théâtre du Soleil, cette troupe mixte voyage ainsi entre les pays et les répertoires (1). C’est un voyage au long cours dont la Ronde de nuit est la huitième escale. Déjà.

Comme Ce jour-là, spectacle créé en 2009, la Ronde de nuit se nourrit à la fois de l’histoire collective et des histoires intimes : bribes de vie entremêlées de fiction qui se tiennent justement comme les mains d’une ronde. Ainsi, personne n’assène de vérité. Mais l’ensemble des reflets de ce miroir brisé nous dit quelque chose de l’ordre (ou des désordres ?) du monde. Il y a l’homme qui a peur des femmes et lance sur elles l’anathème et celui qui vole au secours de l’une d’elles ; il y a celui qui défend sa terre d’accueil et celui qui la pourfend ; des femmes et des hommes et autant de visages d’aujourd’hui. Et chacun d’eux nous regarde, dans chacun d’eux nous nous voyons. Car telle confidence, tel cri dans la nuit nous atteint plus sûrement qu’un discours. Dans Ce jour-là, le Théâtre Aftaab évoquait le 11-Septembre, la présence américaine en Afghanistan. Quatre ans plus tard, il nous parle des destins de ces Afghans déracinés, venus jusqu’ici pour vivre et faire vivre les leurs.

Une extraordinaire nuit d’hiver, alors que la pluie devient neige, Nader se voit en effet confier les clés d’un lieu étrange. Là, un vieil homme, hôte des bois, passe prendre une douche, juste une douche. Là, une belle femme s’endort en attendant que sa vieille mère puisse la rejoindre. Là, la mémoire du monde s’amoncelle sur des étagères. Là, la cuisine est un décor, mais sert pour de vrai, et la directrice du lieu a la voix haute et timbrée d’une actrice. Nader devient donc le gardien… d’un théâtre, c’est-à-dire d’un lieu où fiction et réalité s’entrelacent, comme les fantômes et les songes dans l’obscurité.

Et par un prompt et onirique renfort

Tout devient alors possible quand la verrière se ferme et que la nuit descend sur la scène. Sohrab, un ami de Nader, lui rend visite avant de s’envoler pour Kaboul. Puis, tous les compatriotes S.D.F. de la gare de l’Est lui emboîtent le pas. Et, à leur tour, ces hommes ouvrent la porte du théâtre à d’autres personnages qui peuplent leurs nuits : fantômes aimés ou abhorrés. Après l’auberge espagnole du roman comique, voici en effet une auberge afghane de théâtre. C’est sans doute que luit sur le plateau, comme la gardienne du spectacle, la ghost lamp (« lampe fantôme »), et que cette lampe est « servante » (2)… du récit.

La Ronde de nuit constitue ainsi une belle célébration des pouvoirs du théâtre. Peu importe la vraisemblance, on touche la vérité. Les personnages surgissent, par exemple, sans employer les portes. Ils s’égosillent sans jamais troubler le songe de leur voisin. Il peut neiger dedans, tandis que la Liberté de Delacroix guide le peuple au seuil de la verrière. D’ailleurs, la frontière poreuse entre dedans et dehors, fiction et réel, est matérialisée par une paroi vitrée et un emploi fin des musiques et des sons (même la sonnerie d’un téléphone peut devenir poétique). Tous les moyens du théâtre sont donc mis au service de l’impossible.

Du castelet à la tragédie

Célébration du théâtre, la Ronde de nuit, l’est aussi grâce à ses comédiens. Engagés, capables de changer de types de jeu, ils sont superbes. Grâce à eux, on passe du burlesque (avec des scènes filmées qui apparaissent à l’écran comme sur un castelet) à des scènes pathétiques. On se prend, par exemple, à rire en songeant aux parents de Nader, fantoches entourant sa si belle épouse, et on a la gorge serrée quand meurt l’ami, ou la mère d’un des réfugiés. Par ailleurs, Le Théâtre Aftaab nous présente un vrai travail de troupe avec des tableaux, des mouvements d’ensemble, une belle écoute.

C’est pourquoi il se passe sans cesse quelque chose sur scène. De la ronde, le spectacle a la vie et la gaieté… en dépit des instants graves. Nos yeux sont grand ouverts, lucides mais remplis d’étoiles et de rêves. Et si la prostituée prenait aux yeux des hommes le visage de la liberté ; et si l’homme qui avait peur des femmes changeait ; si le policier et les sans-papiers s’entraidaient ; et si la France ressemblait davantage à ce rêve que font au loin tant d’hommes à qui on a raconté la grande Révolution ? La Ronde est bien un rêve de théâtre. C’est une lueur magnifique et obstinée qui porte l’espoir, puisqu’il dit la beauté et l’humanité. 

Laura Plas


1. Le Théâtre Aftaab a monté Tartuffe, l’Avare, Roméo et Juliette, le Cercle de craie caucasien, les Chiens, par exemple.

2. La « servante » est le nom français de la ghost lamp.


La Ronde de nuit, du Théâtre Aftaab

Création collective

Mise en scène : Hélène Cinque

Avec : Haroon Amani, Aref Bahunar, Taher Beak, Saboor Dilawar, Mustafa Habibi, Sayed Ahmad Hashimi, Farid Ahmad Joya, Shafiq Kohi, Asif Mawdudi, Ghulam Reza Rajabi, Omid Rawendah, Shohreh Sabaghy, Wajma Tota Khil

Décor : Vincent Lefevre, Ghulam Raza Rajabi et tous les comédiens

Costumes : Marie-Hélène Bouvet

Lumière : Elsa Revol, assistée de Victor Arancio

Son : Fabrice Hamet, Mujtaba Habibi

Musique : Mujtaba Habibi et Mustafa Habibi

Traductions : Mahmood Sharifi, Omed Rawendah

Captations : Sergio Canto, Daniel Labat-Gest

Théâtre du Soleil • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Métro : ligne 1, arrêt Château-de-Vincennes, puis navette de la Cartoucherie (gratuite) ou bus 112 jusqu’à l’arrêt Cartoucherie

Réservations : 01 43 74 24 08

Site du théâtre : www.theatre-du-soleil.fr

Du 27 mars au 28 avril 2013, du mardi au samedi à 20 heures, le samedi (sauf le 30 mars et le 6 avril) et le dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 50

20 € | 15 € | 10 €

Spectacle en dari et en français, surtitré en français

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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