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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 16:34

L’exercice jubilatoire
de la pensée


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Voici un spectacle dont on sort plus intelligent, c’était attendu. Presque deux heures de philosophie en prise directe, mais surtout content, ravi, joyeux, les cellules grises en état de grâce.

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« la République de Platon » | © Anne Gayan

Attention, il ne s’agit pas d’une reprise d’Autour de la République de Platon mise en espace par Christian Schiaretti l’an dernier avec Alain Badiou en star du plateau. Certes, le texte est bien du philosophe contemporain bien connu, et sa « traduction », toute respectueuse qu’elle soit de la pensée et du texte de Platon, est particulièrement efficace. Mais aujourd’hui, nous assistons à une mise en scène millimétrée par Grégoire Ingold de conversations issues du livre I, pour certaines semblables, pour la plupart différentes de la République présentée l’an dernier. Le spectacle, cette fois encore, est si passionnant qu’il serait dommage de s’en priver pour un quiproquo.

Pour en finir avec les comparaisons, Redjep Mitrovitsa en Socrate est aussi différent que possible d’Alain Badiou : discret, presque effacé, en fin pédagogue, il laisse ses élèves converser et croiser le fer avec le sophiste Thrasymarque, batailler, prendre des coups, trouver en eux-mêmes les réponses, faire leur chemin vers la connaissance.

Si… si… alors…

Grégoire Ingold, qui signe, en plus de la mise en scène, la scénographie de cette République, a d’abord construit un espace de proximité : le plateau est un carré central, les spectateurs sont répartis tout autour, à hauteur de comédiens, sur deux rangs, dans l’intimité d’une conversation à laquelle ils se trouvent mêlés. Les comédiens sont d’ailleurs installés parmi eux et ne se découvriront que progressivement. Le parti pris du metteur en scène n’est pas de nous plonger dans l’Antiquité : point de toges, mais des costumes et des meubles (tables et chaises) que l’on peut situer dans le style moderne japonisant, très sobre. Dans un coin, un piano sur lequel Redjep Mitrovitsa et Vincent Farasse – qui incarne l’élève Polémarque – viendront jeter quelques notes tirées de mélodies arméniennes populaires très simples – seule concession à un exotisme très léger – entre chaque conversation, alternativement ou ensemble. Les bougies, qu’allument les personnages en arrivant et qu’ils éteignent en lieu et place du baisser de rideau, font presque office de lumières (tout l’art de Rémi el‑Mahmoud est de nous le faire croire). Elles sont une référence subtile à ces temps anciens ; les flammes, réfléchies par des miroirs devant lesquels elles sont placées, peu à peu, vont repousser l’obscurité à l’instar de la pensée qui se fraie un chemin.

Que vive la philosophie !

La dramaturgie épouse la scénographie avec des temps distincts qui rythment cette leçon de philosophie. Celle-ci tente de cerner les contours et les implications du concept de justice. Le début et la fin du spectacle donnent la parole aux élèves qui s’interrogent en toute liberté, en toute naïveté, et manifestent par leur gestuelle (menton niché au creux de la main, index scandant les phrases…) leur intérêt pour cette question, les volutes de leurs raisonnements et leur enthousiasme à trouver une question particulièrement pointue ou un argument prétendument infaillible… Chacun intervient à tour de rôle. L’espace scénique est partagé au gré des déplacements : les pensées, comme dit Montaigne, ne peuvent rester assises. Dans la partie centrale où Socrate se lève et s’oppose à Thrasymarque, la controverse apparaît à travers les mouvements des comédiens : l’un puis l’autre, alternativement, se juche sur une hauteur, affichant ainsi sa suprématie ; on a parfois l’impression de voir deux boxeurs s’affronter sur un ring. Puis c’est Yves Beauget qui transforme le plateau en prétoire et, en bon avocat, alterne les effets de manche. Il est vrai que ce moment du spectacle soumet à un éclairage cru la dimension politique du sujet. Dans la dernière partie, Socrate repasse la main à ses jeunes élèves, Bounsy Luang-Phinith en Glauque joyeux, ravi de ses trouvailles, Vincent Farasse en Polémarque soucieux de bien faire et Agnès Adam, la belle et futée Amantha, tous trois excellents interprètes qui donnent de la couleur et de la singularité à leur personnage.

De l’ensemble de ce spectacle naît une atmosphère intense et joyeuse qui n’est pas sans rappeler celle d’Augustin s’interrogeant avec un plaisir enfantin sur le temps… Ce qui prouve que la philosophie est bien vivante et qu’elle peut même devenir pleinement affaire de théâtre. 

Trina Mounier


La République de Platon, d’Alain Badiou

Éditions Fayard

Conversation dans une villa du port

Réduire le sophiste au silence

Questions pressantes des jeunes gens et jeunes filles

Mise en scène et scénographie : Grégoire Ingold

Avec : Agnès Adam, Yves Beauget, Vincent Farasse, Bounsy Luang‑Phinith, Redjep Mitrovitsa

Lumières : Rémi el-Mahmoud

Régie générale compagnie : Olivier Higelin

Costumes : Émilie Rastoll, Fabienne Jullien, assistées de Clémentine Chevalier

Construction : Clément Brun

Production déléguée : Balagan Système

Coproduction Théâtre Nanterre-Amandiers, Théâtre national populaire, Théâtre d’Arras, Aria-Corse

Avec le soutien de la région Rhône-Alpes, de la D.R.A.C. Rhône-Alpes et du département de l’Isère

Remerciements à l’atelier couture et à toute l’équipe du Théâtre Nanterre-Amandiers

Théâtre national populaire • 8, place Lazare-Goujon • 69627 Villeurbanne cedex

Réservations : 04 78 03 30 00

Site du théâtre : www.tnp-villeurbanne.com

– Métro : ligne A, arrêt Gratte-Ciel

– Bus : C3, arrêt Paul-Verlaine ; bus lignes 27, 69 et C26, arrêt Mairie-de-Villeurbanne

– Voiture : prendre le cours Émile-Zola jusqu’aux Gratte-Ciel, suivre la direction hôtel de ville

Par le périphérique, sortie Villeurbanne-Cusset / Gratte-Ciel

Du 21 janvier au 25 janvier 2014, tous les soirs à 20 heures, le mercredi 22 et le vendredi 24 à 14 heures, le samedi 25 à 16 heures

Durée : 1 h 50

24 € | 18 € | 13 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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