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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 17:33

Une rageuse humanité


Par Élise Ternat

Les Trois Coups.com


Du 17 au 22 mai 2010, le Théâtre de la Croix-Rousse consacre une semaine de sa programmation au metteur en scène italien Pippo Delbono. À l’issue de cinq soirs, « la Rabbia » laissera sa place à la pièce « i Racconti di giugno », le temps d’une dernière représentation. Deux pièces intenses et atypiques qui, à l’image de leur metteur en scène, ne laisseront pas le spectateur indemne.

La Rabbia

Tout commence par cette citation célèbre de Pier Paolo Pasolini : « La vérité ne se trouve pas dans un seul rêve, mais dans beaucoup de rêves », extraite du film les Mille et Une Nuits. En effet, créée en 1995, la Rabbia est un hommage au réalisateur. Comme le dit Pippo Delbono, c’est également le titre d’un des films de Pasolini, qui interroge les raisons de la peur continuelle qu’ont les peuples de la guerre. Dans cette dédicace, Pippo Delbono se met lui-même en scène, convoque les années 1960 où sont enfouis ses souvenirs d’enfance, auxquels il ne cesse de mêler la plume de Rimbaud, de Genet, de Pasolini ou encore de Chaplin, donnant par là-même une singulière tonalité à sa rageuse logorrhée.

Le théâtre de Pippo Delbono n’est pas narratif, il est viscéral, il appelle le corps de tout un chacun à ressentir ce qu’il voit se dérouler sous ses yeux. La pièce est construite autour de séquences composées de lectures, musiques, danses. Les personnages qui entourent Pippo Delbono, véritable maître de cérémonie, sont des « petits », des laissés-pour-compte, ceux qui sont en marge, pourrait-on dire. De cette alchimie naît un propos dont la vérité n’en est que plus criante, et chaque protagoniste sait à sa manière amuser ou troubler les spectateurs.

Le plateau, presque nu, est recouvert de sable. Au milieu est dessiné un cercle, qui sera traversé de long en large durant des diverses séquences qui composent la pièce. Un homme sur le côté joue des airs de jazz manouche à la guitare acoustique. À l’image de la sobriété du plateau, les vêtements d’une majorité de personnages consistent en des tenues rudimentaires par opposition aux divers costumes de music-hall ornés de paillettes, qu’arbore un des comédiens. Quant à la bande-son, elle oscille constamment entre légèreté (notamment la variété argentine des années 1960) et gravité, mettant en exergue la dualité des situations qui sont jouées : une torture opérée sur une musique entraînante, comme possible métaphore d’une société figurant un bonheur apparent alors que, en arrière-plan, se passent des choses graves.

De même, Pippo Delbono réussit par son talent à évoluer en quelques instants d’un état extrême à l’autre. On pense notamment à la séquence où, en référence au film le Dictateur de Charlie Chaplin, le comédien passe du registre du burlesque à la tyrannie et inversement. En tout cas, au gré du spectacle, des thèmes forts sont abordés, allant de la guerre, à la notion d’injustice, puis de liberté. Autant de sujets qui secouent le spectateur, le bouleversent jusqu’aux limites de l’inaudible.

Ainsi la Rabbia, c’est cette rage militante dont Pippo Delbono est totalement investi. Une rage dont l’authenticité remue et émeut. Pourtant, l’univers de cette pièce se termine dans l’allégresse d’une fête, celle d’une profonde humanité.

rabbia jean-louis-fernandez

Pippo Delbono | © Jean-Louis Fernandez

I Racconti di giugno

I Racconti di giugno clôt cette semaine de représentations. Ce spectacle de forme hybride évoque à la fois un écho et un éclairage à la Rabbia, bien que dix ans séparent les deux pièces.

Ici, Pippo Delbono se livre aux spectateurs sur le ton de la confidence. Durant ces quatre-vingt-dix minutes de tête-à-tête, le comédien fait preuve d’humour, et donne là encore une impression de légèreté comme paravent de moments plus graves.

Des passages chorégraphiés d’une grande intensité ponctuent la pièce, rappelant ici le talent du comédien à créer de véritables moments de tension à l’aide d’objets triviaux. En effet, là encore le plateau est quasiment nu : seules y figurent une table de bar, où sont posés deux bouteilles et un verre, et une chaise, sur laquelle est assis Pippo Delbono. Par son talent, l’acteur réussit de sa voix et de son accent caressants à embarquer le spectateur dans les méandres de sa vie, de ses diverses rencontres avec Pépé… De même, la parfaite maîtrise des techniques du corps donne naissance à des mouvements d’une grande justesse.

Les nombreux rappels à la Rabbia apparaissent comme autant de clefs à travers la relecture de certains textes de la première pièce, cités avec la même force. On se surprend à avoir des frissons tant ces moments résonnent.

Pippo Delbono est un véritable magicien de la scène : à travers lui seul et sans autre médium que celui de sa présence, c’est un univers qui prend vie, un cri qui prend sens. Et la Rabbia comme i Racconti di giugno opèrent de manière parfaitement cohérente comme autant de révélateurs de l’immense talent qui anime cet artiste. 

Élise Ternat


La Rabbia, de Pippo Delbono

www.pippodelbono.it

Texte, mise en scène, jeu : Pippo Delbono

Avec : Pierso Corso, Gustavo Giacosa, Pepe Robledo, Bobò, Lucia Della Ferrara, Mario Intruglio, Simone Goggiano

Production : compagnia Pippo-Delbono

Collaboration Emilia Romagna Teatro Fondazion

Création : 1995

Du 17 au 21 mai 2010 à 20 heures

Durée : 1 h 20

28 € | 24 € | 21 € | 16 €

I Racconti di giugno, de Pippo Delbono

www.pippodelbono.it

Texte, mise en scène, jeu : Pippo Delbono

Son : Pepe Robledo

Production : compagnia Pippo-Delbono

Création : juin 2005

Le 22 mai 2010 à 20 heures

Durée : 1 h 30

28 € | 24 € | 21 € | 16 €

Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69317 Lyon cedex 04

Réservations : 04 72 07 49 49

resa@croix-rousse.com

www.croix-rousse.com/

Pass deux spectacles Pippo Delbono : 42 € | 32 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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