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22 août 2014 5 22 /08 /août /2014 18:26

Féminin pluriel


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Dans un spectacle où souffle un vent de liberté, Jeanne Mordoj poursuit son exploration des facettes du féminin. Un moment rare où la grâce côtoie la monstruosité.

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« la Poème, pièce courte » | © Bertrand Gaudillière / Item

Les œuvres de Jeanne Mordoj explorent la thématique du féminin. Après Trois petits sous, Chez moi et Éloge du poil, elle propose au festival La Route du Sirque le dernier de ses solos : la Poème. Impossible de résumer cette création qui ne dure pourtant qu’une trop courte demi-heure. L’artiste y mêle les pratiques (chant, contorsion, jonglage) comme les ambiances. De fait, si le spectacle nous prend d’abord à la gorge avec une mélopée, il nous fait rire ensuite pour mieux produire enfin le mystère. On passe donc par une série d’émotions : chapeau !

En conséquence, cette profusion n’est pas une faiblesse. Au contraire, elle démontre la grande liberté d’une artiste qui ne manque pas de cordes à son arc. Par ailleurs, elle permet de présenter de multiples facettes du féminin. La comédienne semble ainsi nous suggérer que toute définition est vaine, car les contraires coexistent et une part d’ombre subsiste *. L’opacité d’ailleurs est reine dans la Poème. Elle est sculptée comme une matière. Grâce au travail très délicat sur les lumières de Claire Villard, on a l’impression en effet que la réalité, prosaïque, s’est abolie. Ne reste plus alors que la fine piste où l’artiste évolue, cette presqu’île qui nous ouvre les portes d’un monde à part. Là, les métamorphoses les plus improbables sont possibles.

Femme-poule

Ainsi, Jeanne Mordoj se présente-t-elle d’abord comme une femme poule. La contorsionniste a l’art de suggérer, non seulement dans sa démarche, mais aussi dans ses mimiques, un gallinacé. On se souviendra d’ailleurs sûrement avec tendresse du chant qu’elle entonne avec liesse pour célébrer une étrange ponte. Ensuite, grâce à un vrai talent de jongleuse, elle fait surgir de son corps des œufs. Elle les ingurgite encore, les régurgite et les fait danser sur sa peau. Et son corps lui-même se métamorphose, comme dans une œuvre d’Arcimboldo, en œuf. Seins, ventre, fesses : tout ce qui fait aux yeux de M. Tout-le Monde la féminité prend cette forme. Il y a donc là une intéressante problématisation de la figure de la femme comme mère, comme mère poule, comme ventre.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car cette comique créature se transforme encore en un être mystérieux. À ce moment du spectacle, l’œuf est  employé davantage comme matière. Il fournit une sorte de peinture dont se badigeonne l’artiste dans un rite étrange. Le monde domestiqué de la basse-cour (et de la maternité) étant évacué, on touche à quelque chose d’archaïque ! Certains en sont même effrayés ou offusqués dans le public. L’animal devient alors la bête, voire le monstre. C’est saisissant. En tout cas, le chant, que pratique pour la première fois Jeanne Mordoj avec talent, et la qualité esthétique du spectacle nous accrochent. En outre, comme il n’y a pas de texte pour fermer le sens, nous pouvons pleinement profiter des impressions confuses qui nous assaillent et formuler en toute liberté des interprétations multiples. La Poème est donc une création insolite dont on ne sort pas indifférent. 

Laura Plas


* Et l’on dira sans doute la même chose du masculin.


La Poème, pièce courte, de Jeanne Mordoj

Compagnie BAL

06 15 16 67 32

Courriel de la compagnie : diffusion@jeannemordoj.com

Site : www.jeannemordoj.com

Site du festival : www.cirquenexon.com

Courriel du festival : info@cirquenexon.com

Création et interprétation : Jeanne Mordoj

Création sonore : Isabelle Surel

Création lumières et régie générale : Claire Villard

Regard extérieur : Julie Denisse

Chapiteau Bang Bang • Orangerie du château de Nexon, 6, place de l’Église • 87800 Nexon

Réservations : 05 55 00 73 53

Mercredi 20 août et jeudi 21 août 2014 à 19 h 30

Durée : 30 minutes

10 € | 5 €

À partir de 14 ans

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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