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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
La mélodie du malheur
Stéphane Olivié-Bisson met en scène « la Pitié dangereuse » de Stefan Zweig, dont Élodie Menant signe ici une adaptation en clair‑obscur. Un spectacle pensé, aux belles ambiances, dont le charme finit par opérer, comme dans un songe. Un peu inégal mais intéressant.
« la Pitié dangereuse »
© Olivier Brajon
Unique roman de Stefan Zweig, la Pitié dangereuse est une œuvre complexe et crépusculaire. L’action se déroule dans une petite ville de garnison autrichienne en 1914. Bientôt la guerre. Tout un monde s’abolira définitivement. C’est un clair-obscur d’autant plus tragique que Zweig écrit en 1939, qu’il met en scène une famille juive dont la jeune maîtresse de maison est paralysée. Quelle est donc l’histoire ? Bel officier de garnison, Anton Hofmiller aperçoit un jour une jeune fille, Ilona. Pour la rencontrer, il se rend à une soirée que donne son oncle, mais commet la bévue d’inviter à danser la fille de ce maître de maison : Édith… qui est paralysée. Pour se faire pardonner, il se met à fréquenter la maisonnée, engendrant malgré lui les espoirs les plus fous chez Édith.
Tous les éléments d’une véritable tragédie sont ici réunis : le confinement, le triangle amoureux, le dilemme et la mort qui fait signe. Comme, par ailleurs, Zweig était lui‑même auteur dramatique, et avait retravaillé le Volpone de Ben Jonson, l’idée d’adapter le récit pour la scène frappe par sa pertinence. Mais elle pose en même temps problème, car cette tragédie est essentiellement intérieure (on connaît l’influence de Freud sur Zweig). Dans le roman, elle se traduit par de longs monologues. Qu’en faire sur scène ? Élodie Menant choisit de suggérer, de laisser affleurer les tourments et émois dans des dialogues d’apparence parfois anodine. Elle fait ainsi se succéder de courts échanges, que la mise en scène de Stéphane Olivié‑Bisson métamorphose en tableaux.
La vie est un mensonge
On saluera ici le beau travail que réalise Olivier Drouot sur la lumière. Travail pictural sur le clair‑obscur. La lumière suffit, en effet, à découper des espaces, à faire, par exemple, surgir au milieu d’un salon un quai de gare. Surtout, elle exprime les états du cœur, la solitude des êtres isolés dans leur halo. L’obscurité, la plupart du temps, baigne l’ensemble des personnages, comme menacés de disparition. C’est pourquoi, sur scène, la vie ressemble ici à un songe, et la parole n’est que mensonge, ou illusion.
Nul besoin alors d’une scénographie imposante. Elle serait de toute façon impensable dans la petite salle du Lucernaire. Il n’y a presque rien sur scène : un guéridon qui sert de jeu d’échecs, et puis le fauteuil roulant d’Édith. Chaque élément a une portée symbolique forte. L’échiquier suffit à suggérer le jeu de l’amour et de la pitié. La chaise roulante a des airs de trône, de cathèdre, ou d’instrument de torture. Tantôt son dossier laisse voir sa prisonnière, tantôt elle nous la dérobe. Et quand elle devient opaque, Édith enfermée se retrouve seule face à elle‑même, jusqu’à ce que cela devienne insupportable.
Autre proposition intéressante : le travail sur l’artifice que l’on trouve à la fois dans le travail sur le son et dans le jeu des comédiens. La pièce s’ouvre de fait sur un mélange cacophonique de valses dont la sonorisation laisse volontairement à désirer. Airs d’un autre temps, inadaptés, mensongers, qui laissent place peu à peu à des grincements, et à des airs sans mélodie. Car ceux‑là ne servent pas à masquer la détresse mais la révèlent. Si, dans la réalisation, on regrette la qualité inégale de l’enregistrement, cette mise en évidence de l’artifice social est pertinente. Le jeu des comédiens opère aussi sur le décalage entre des moments artificiels, compassés et des partis pris plus naturalistes. C’est pourquoi il faut du temps pour entrer dans la proposition. Au bout d’un quart d’heure, on est assuré que l’artifice n’est pas maladresse.
L’épreuve de la souffrance
Là ou par contre la distribution n’est pas toujours de la même qualité, c’est dans les moments les plus dramatiques. Le huis clos viennois que nous offre Stéphane Olivié‑Bisson induit, de fait, un jeu très expressif. Il y aurait ici comme une épreuve de la souffrance. En tout cas, on ne peut qu’être sensible à l’engagement des comédiens dans leur rôle. On a aimé aussi les moment où la scène, comme divisée en deux espaces, nous révèle des aspirations inconciliables. Dans ce choc, comme dans celui du burlesque et du tragique, naissent les moments les plus riches du spectacle. On saluera en passant ici l’interprétation de Roger Miremont qui incarne le bouffon et attendrissant docteur Condor. Des idées donc à foison, quelques couacs, mais dans l’ensemble une poignante mélodie du malheur. ¶
Laura Plas
Les Trois Coups
La Pitié dangereuse, de Stefan Zweig
Édition Lharmattan
Adaptation : Élodie Menant
Mise en scène : Stéphane Olivié‑Bisson
Avec : Arnaud Denissel en alternance avec Maxime Bailleul, Élodie Menant, David Salles en alternance avec Roger Miremont, Jean‑Charles Rieznikoff, Salima Glamine, Alice Pehlivanyan
Costumes : Charlotte Winter
Décors : Linda Pérez
Lumières : Olivier Drouot
Le Lucernaire • 53, rue Notre‑Dame‑des‑Champs • 75006 Paris
Réservations : 01 45 44 57 34
Site du théâtre : www.lucernaire.fr
Du 6 juin au 30 septembre 2012, du mardi au samedi à 21 h 30 et les dimanche 16, 23 et 30 septembre 2012 à 15 heures
Relâche les 20 et 21 juillet 2012
Durée : 1 h 10
30 € | 25 € | 15 €
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