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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Une bien laborieuse « Petite »
Après « les Fidèles », comédie noire et jubilatoire sur le thème de la famille, Anna Nozière présente « la Petite », qui continue de réveiller nos peurs archaïques. Hélas, c’est un drame métaphysique laborieux desservi par une mise en scène peu inspirée.
« la Petite »
© Élisabeth Carecchio
La pièce se déroule dans un théâtre où une troupe d’acteurs répètent. Une des comédiennes, Jennie, apprend que l’enfant qu’elle porte depuis cinq mois a cessé de se développer. Le fœtus, pourtant en pleine santé, ne grandit plus. À l’extérieur, le monde médical et médiatique se déchaîne. Celle que tout le monde surnomme « la Petite » est un cas. Depuis toujours, elle est une curiosité, voire un phénomène de foire, car sa mère, comédienne comme elle, est morte en couches en lui donnant la vie dans ce même théâtre. Terrorisée à l’idée de reproduire ce funeste scénario, la Petite se débat dans cet espace matriciel, tentant d’arrêter le temps dans le but de… survivre.
Des frontières poreuses
Pour Anna Nozière, les vivants sont traversés par les morts, les murs portent la mémoire des disparus. Alors, nous (spectateurs), tout comme la Petite, voyons la mère évoluer sur scène. Celle que Jennie n’a donc jamais connue joue dans une pièce, tente de consoler sa fille, l’encourage à se trouver un père, inconnu lui aussi. S’agit‑il de cauchemars, d’hallucinations, de flash‑backs ? Les répétitions avortées, puis les extraits de spectacle troublent encore la perception. On ne sait pas ce qui a vraiment lieu, ce qui est imaginé ou encore fantasmé. Les espaces-temps se chevauchent. C’est du théâtre dans le théâtre, une mise en abyme vertigineuse. Drôle de hasard quand, à côté, dans la grande salle, est programmée la pièce de Pirandello, Six personnages en quête d’auteur !
Refuge, le théâtre est aussi tombeau
Hantée par la présence de sa mère, fantôme bien encombrant, la Petite évolue du plateau – celui où elle exerce son métier – à l’espace physique que représente la scène : « Contractions du théâtre enceint. Les battements de cœur comme une machine à moudre en boucle, en boucle, en boucle, résonnent dans tous les murs. ». Refuge, le théâtre est aussi tombeau. Ce carrefour où morts et vivants se côtoient est un espace de frottement entre réel et imaginaire, un lieu de conflits, car les personnages d’Anna Nozière cherchent souvent comment préserver leur intimité des tentatives d’intrusions extérieures.
Difficile de ne pas comparer avec sa première pièce qui traitait déjà du « drame de l’enfance abîmée », des secrets transgénérationnels. D’ailleurs, l’auteur le dit elle‑même : « La Petite traite en creux de ce que les Fidèles traitaient en plein. J’essaye de faire en sorte que mes spectacles se répondent. ». Ici, pas de cadavres dans les placards, mais des bébés morts-vivants dont on n’arrive pas à se débarrasser. On retrouve des références, même des citations, à la différence près que, aujourd’hui, les effets de style tombent à plat, là où ils opéraient parfaitement autrefois. Du coup, dans la Petite, on ne trouve plus guère le mysticisme et l’onirisme à l’œuvre précédemment.
« la Petite »
© Élisabeth Carecchio
Du plein au creux, en effet ! Car cette pièce inaboutie tire finalement peu parti du synopsis, pourtant séduisant au départ. Anna Nozière a des choses à nous dire, notamment sur la résilience. Pour dénouer les relations qui lient les uns aux autres, elle s’inspire de la méthode des constellations familiales. Démarche intéressante, mais la complexité de la construction dramatique rend, cette fois‑ci, le spectacle hermétique, au risque d’être ennuyeux.
Virginie Colemyn épatante
Si les comédiens, comme englués dans cette mémoire, sont tous très justes, ils ne sont pas non plus à la fête. Parmi eux, on retrouve d’ailleurs Virginie Colemyn, aussi épatante dans ce rôle de femme-enfant prise au piège que dans celui de la mère déjantée des Fidèles. Elle apporte sa chair et son âme, sa vitalité et sa fragilité. De l’une à l’autre, la filiation est bien vue. Reste qu’après la théâtralité débridée de cette dernière pièce, la nouvelle manque cruellement de sang, de souffle, d’émotion.
Soit ! Vu l’univers d’Anna Nozière, on ne s’attendait pas à du sensationnel, ni à se bidonner. Mais qu’a donc fait l’auteur de son ironie féroce ? Si l’absurde désamorce bien, çà et là, les situations pesantes, l’anecdotique dessert le propos. Quelle idée aussi que ce passage chorégraphié !? Relevons toutefois les prix, aides et soutiens divers, la confiance des coproducteurs qui ont permis à ce projet d’aboutir et la prise de risques du Théâtre national de la Colline qui le programme en ouverture de saison.
Tous ces signes ne trompent pas : Anna Nozière est un auteur à suivre. Sans doute le temps a‑t‑il manqué, pour la genèse du spectacle, dans les répétitions… Cette pratique théâtrale, fondée sur un processus d’écriture de plateau, mériterait une maturation plus longue pour que le style s’affirme réellement. Pour une vraie fête des sens et de l’esprit. ¶
Léna Martinelli
Les Trois Coups
La Petite, d’Anna Nozière
Association L.H.
Mise en scène et scénographie : Anna Nozière
Collaboration artistique : Denis Loubaton
Avec : Virginie Colemyn, Sarajeanne Drillaud, Fabrice Gaillard, Martial Jacques, Claire‑Monique Schérer, Delphine Simon et la voix de Catherine Hiegel
Son : Loïc Lachaize
Lumière, scénographie : Cécile Léna
Costumes : Patricia de Petiville
Accessoires, scénographie : Zoé Bouchicot
Plans et suivi de scénographie : Charlotte Maurel
Musique : Sébastien Libolt
Mannequins : Pascale Blaison
Assistantes à la mise en scène : Sarajeanne Drillaud et Adeline Capelle
Régie plateau : Gilles Muller
Régie lumière : Claire Villard
Construction du décor : Ateliers Devineau
Administration et diffusion : Olivia Peressetchensky
La Colline - théâtre national • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris
Réservations : 01 44 62 52 52
Du 27 septembre au 27 octobre 2012, du mercredi au samedi à 21 heures, le mardi à 19 heures, le dimanche à 16 heures
Durée : 1 h 40
29 € | 24 € | 20 € | 14 €
Écriture de plateau ou théâtre d’auteurs ?, rencontre Anna Nozière, Guillaume Vincent, Caroline Guiela Nguyen, lundi 15 octobre à 20 h 30
Discussion avec l’équipe artistique, mardi 9 octobre à l’issue de la représentation
Tournée :
• Le 9 novembre 2012, Théâtre Jean-Arp de Clamart, réservation : 01 41 90 17 02
• Le 15 novembre 2012 au Treize-Arches à Brive, réservation : 05 55 24 11 13
• Du 20 au 23 novembre 2012 au Festival Nov’art, T.N.B.A. Bordeaux, réservation : 05 56 33 36 80
• Le 17 janvier 2013 à l’Avant-Scène de Cognac, réservation : 05 45 82 32 78
• Du 25 au 26 janvier 2013 au C.D.N. de Sartrouville et des Yvelines, réservation : 01 30 86 77 79
• Du 12 au 16 mars 2013 à La Comédie, C.D.N. de Reims, réservation : 03 26 48 49 00
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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