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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 16:36

Je vous salue « Petite Chronique » pleine

de grâce

 

Une variation à cinq voix, un ballet de cinq corps, un beau quintette pour raconter cinq moments d’une vie. Autant de comédiennes, toutes réunies dans l’intimité d’une scène chaleureuse, sous la baguette délicate d’Hélène Darche. Ce chœur de femmes s’unit pour rendre hommage à un génie, mais aussi à un homme : Jean-Sébastien Bach. C’est au Théâtre Douze, tout juste le temps d’une fugue…

 

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«  la Petite Chronique d’Anna Magdalena Bach »

© D.R.

 

Vision romantico-rococo oblige, on croit que l’artiste (surtout quand c’est un génie !) est un vieux loup solitaire, rejeté du monde (douloureusement incompris) et (surtout) menant une vie d’ascète (ou de débauche, au choix !). Qui plus est, quand on observe le fameux portrait (austère) de Jean-Sébastien Bach, et que l’on est saisi par l’œil perçant et sévère du maître. Comment deviner que ce virtuose fut aussi un amoureux, un mari et un père ? La Petite Chronique d’Anna Magdalena Bach raconte tout cela : l’histoire intime d’un génie, vu sous le regard sensible d’une femme éperdument éprise et qui lui restera fidèle jusqu’à sa mort.

 

Pas de fioritures cependant, ni de larmes inutiles. Le récit à succès d’Ester Meynell (écrit en 1925) est un chant d’amour vif et touchant. La sincérité et la justesse des émotions nous trompent… On pourrait croire que cette chronique – tout en retenue (classicisme oblige et le texte en a parfaitement la couleur) – est authentique. Et la nouvelle mise en scène d’Hélène Darche apporte une force supplémentaire à ce récit déjà poignant : elle nous transporte dans l’intimité d’un journal que l’on effeuille. Et nous, spectateurs, nous pénétrons dans l’intérieur feutré et chaleureux du foyer Bach.

 

L’écoute est profonde, presque recueillie

Les comédiennes, choisies avec soin (toutes les cinq d’âge différent), se déploient en corolle, pour nous faire entendre l’aria d’une fiancée (Louise Bouvet), la cantate d’une épouse (Lætitia Brecy), le chorus d’une mère (Stéphanie Lanoy) et le requiem d’une veuve (Christine Sammer). Cette variation polyphonique est menée avec une simplicité magistrale : l’économie et la sobriété du jeu donnent une résonance profonde au timbre et concourent à traduire, de concert, la puissance du génie et l’humanité de l’époux. Une belle émotion s’élève du plateau. Dans la salle, l’écoute est profonde, presque recueillie. Ces femmes sont comme une ligne musicale. Nathalie Soussana (au piano) donne le la à cette partition… pour se fondre et se confondre dans le murmure pénétrant et émouvant de l’épouse.

 

Du costume au maquillage, Sarah Dureuil privilégie l’austérité du xviie plutôt que le foisonnement du siècle des Lumières auquel appartenait pourtant Bach. Dans leur longue robe couleur chair, les comédiennes revêtent une pudeur pleine de grâce. Un art de la carnation dans lequel se fond chaque visage pour interpréter chaque époque d’une vie. Le beau travail sur la lumière vient appuyer cette atmosphère de musique de chambre. Les joues creuses, le teint blafard, l’expression de la veuve devient un véritable tableau de Vermeer. Ces corps purs sont livrés au public presque nus, s’offrant tout entier dans un jeu d’une troublante générosité. « L’art consiste à cacher l’art » disait Bach ; la metteuse en scène, quant a elle, l’a bien compris.

 

Cette Chronique est celle du bonheur d’une femme comblée. Une chorale féminine pour « ex-primer » la voix d’une aimante au destin douloureux de mendiante. C’est aussi la vibration superbe d’une fugue chromatique à cinq voix, telle que Jean-Sébastien Bach savait si bien improviser. Au-delà du génie que tout le monde célèbre, l’hommage à l’homme est poignant. Pas de cris, pas de larmes… mais de la grâce. 

 

Sheila Louinet

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


La Petite Chronique d’Anna Magdalena Bach, d’après Ester Meynell

Mise en scène et adaptation : Hélène Darche

Avec : Louise Bouvet, Lætitia Brecy, Stéphanie Lanoy, Christine Sammer

Au piano : Nathalie Soussana

Costumes : Sarah Dureuil

Création lumière : Arnaud Bouvet

Son : Laurent Haquet

Théâtre Douze • 6, avenue Maurice-Ravel • 75012 Paris

Réservations : 01 44 75 60 31

Du 4 mars au 3 avril 2011, du jeudi au samedi à 20 h 30 et le dimanche à 15 h 30

Durée : 1 h 10

13 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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