Vendredi 11 décembre 2009 5 11 /12 /2009 14:59

Une « Patience » piquante et poignante

 

Après avoir présenté « Tais-toi et parle-moi », la première pièce de David Thomas, en 2007, La Manufacture des abbesses nous propose l’adaptation théâtrale de son recueil de nouvelles, « la Patience des buffles sous la pluie ». Sous ce titre énigmatique se cache une dissection intelligente et sensible des mœurs contemporaines, qui franchit bien la barrière des planches.

 

patience-des-buffles-affiche lettrine-didot-102pt-L.gif es vicissitudes des cœurs, les élans des corps, les clivages des désirs forment la matière première de cette série de saynètes sans apparente cohérence, mais qui illustrent bien finalement la complexité chaotique de la vie affective. Les acteurs incarnent plus des types que des personnages, les fils narratifs sont suggérés davantage qu’imposés, et il n’y a ni véritable début ni fin assignable à ces arabesques amoureuses. Mais, de ces identités floues, de cette absence de repères dramatiques émerge la possibilité, pour chacun, de construire une histoire à sa guise, d’imaginer à partir de sa propre expérience ce qui est resté implicite. Et donc de se sentir concerné et touché.

 

Des doses de tendresse ou de cruauté

Nous découvrons la femme hédoniste, en couple mais pas trop (Stéphanie Hédin), la femme « casée », plus ou moins heureuse de l’être (Sandra Valentin), et, symétriquement, son compagnon (Raphaël Cohen) et un célibataire (Marc Bottiau). Bien qu’elle ne soit pas totalement rigide, cette distribution est suffisamment récurrente pour donner à chacun des acteurs une coloration arrêtée. Par les variations des doses de tendresse ou de cruauté, de goût du plaisir ou d’attachement maladif, presque tous les types de relation sont ainsi évoqués. La contrepartie, pour les acteurs, est d’introduire une exigence de finesse dans leur jeu, qui ne m’a pas semblé toujours très constante.

 

Je pense surtout à Sandra Valentin et à Raphaël Cohen, qui m’ont paru peu à l’aise dans leur première scène. Celle-ci exige des acteurs d’autant plus affûtés qu’elle est longue, et implique que leur manque d’énergie ou d’assurance finisse par s’y faire ressentir. Heureusement, leurs jeux parviennent assez vite à prendre plus d’ampleur. Sandra Valentin s’est même révélée particulièrement émouvante lorsque, les larmes aux yeux, empêtrée dans ses contradictions, elle cherche à se faire pardonner une infidélité à un mari qu’elle aime toujours. Elle exprime alors des sentiments extraordinairement authentiques et poignants. J’ai aussi beaucoup aimé la petite bulle de poésie et de drôlerie créée à l’occasion de l’énumération par Marc Bottiau des interrogations qu’une voisine lui inspire (jouée là aussi par Sandra Valentin), simplement en faisant avec elle les mêmes gestes, en même temps.

 

Situations absurdes ou répliques cinglantes

Car aux scènes émouvantes succèdent souvent des instants plus légers. Situations absurdes ou répliques cinglantes, tout l’arsenal de l’humour est déployé sur la scène. Mais les moments que j’ai le plus appréciés sont ceux où les personnages nous livrent leurs réflexions dans des apartés décalés. Ainsi, la scène mémorable du flagrant délit d’adultère nous permet d’assister à un festival de mauvaise foi et de sincérité, où aucune version de l’évènement ne concorde avec celle des autres. Très à l’aise dans son rôle de jeune femme sans tabou, Stéphanie Hédin contribue pour beaucoup à ce ton déjanté.

 

Ainsi, tout en s’emparant d’un thème courant, et de fait difficile à traiter, la Patience des buffles constitue un divertissement plutôt efficace, à la fois piquant et touchant. Beaucoup de gens se sentiront concernés grâce à la justesse et à la sincérité des personnages qu’il propose. 

 

Vincent Morch

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


La Patience des buffles

D’après le recueil de nouvelles la Patience des buffles sous la pluie, de David Thomas

Édité chez Bernard Pascuito

Adaptation et mise en scène : Julien Sibre

Avec : Marc Bottiau, Raphaël Cohen, Stéphanie Hédin, Sandra Valentin

La Manufacture des abbesses • 7, rue Véron • 75018 Paris

Réservations : 01 42 33 42 03

À partir du 29 novembre 2009, du dimanche au mercredi à 21 heures

Durée : 1 h 30

24 € | 13 €

Publié dans : Île-de-France | 2009-2010 - Par Les Trois Coups - Réagir ? - Voir les 0 commentaires - Partager    
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