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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
« La Mort d’Adam » ou la Mélopée de l’ennui
Jean Lambert-Wild a la folie des grandeurs. Depuis vingt ans, il construit un corpus de fables : « l’Hypogée ». En cette année 2010, le Festival d’Avignon accueille la deuxième de ses trois Mélopées, « la Mort d’Adam ». On constate alors combien cet auteur et metteur en scène a aussi la naïveté des enfants. Non parce que son œuvre traite de l’enfance, mais à cause de l’allure brouillonne du spectacle.
Grave, presque solennelle, une femme s’installe dans un lourd fauteuil, prévu à son attention. De sa voix d’outre-tombe, profonde et monocorde, elle déclame le texte de Jean Lambert-Wild, et tâche de nous faire pénétrer dans les arcanes de ce qui est plus une songerie d’adulte qu’un simple récit d’enfance. Elle dit l’histoire du sacrifice d’un taureau surnommé Adam, débarqué un beau jour sur l’île de la Réunion. Elle est par ailleurs la maîtresse d’un univers acoustique nébuleux et lancinant. Car pour accompagner sa narration, elle semble régler l’atmosphère sonore à l’aide d’un interrupteur fixé sur le bras de son siège. Bientôt, un rideau s’ouvre sur une toile géante, lieu de projection d’images sans rapport apparent avec la fable qui nous est contée. Un enfant y traîne par une corde un homme aux yeux bandés, à travers des paysages tantôt luxuriants tantôt désertiques, en une course au hasard, vers nulle part. Enfin, à travers cet écran translucide, un homme à la démarche somnambulique apparaît puis disparaît derrière des portes qui ne donnent sur rien.
Parce que le monde de l’enfance n’est pas linéaire, qu’il n’obéit pas encore à une logique normée, nous entrons dans un théâtre en trois dimensions. Et parce que notre rationalisme tenace nous poursuit, nous tentons de déterminer la cohérence de ce spectacle aux épaisseurs multiples. En vain. Les mouchoirs qui volent au-dessus de nous, la lévitation ponctuelle du marcheur endormi, auraient pourtant dû nous mettre en garde : tout n’est que rêve dans cette création. Tout et son contraire aurait pu y être possible. Entre les trois niveaux de la mise en scène, qui ne se complètent pas, mais ne font que se juxtaposer, un espace de liberté aurait permis au spectateur de tisser une trame personnelle. Guidé par une émotion esthétique née de la beauté que l’on peut trouver à la poésie du texte, et à l’imagerie onirique qui défile sans discontinuer, le public aurait pu développer son propre réseau de significations.
« la Mort d’Adam » | © Christophe Raynaud de Lage
Seulement, la mise en scène est tellement saturée qu’au lieu d’être séparées par une étendue fertile, les différentes strates du spectacle sont à peine disjointes, et se télescopent même bien souvent. Ce qui oblige à risquer une pénétration de force dans le labyrinthe de signes mis en place par Jean Lambert-Wild. Certains y parviendront peut-être, mais beaucoup resteront à la lisière, condamnés à subir le déroulement confus de la mort d’Adam, en un croisement inextricable de références hétéroclites. Des allusions bibliques y côtoient la mythologie, et la Réunion réelle un paysage fantasmé. L’histoire débitée par la narratrice quasi statufiée n’apparaît d’ailleurs que comme une annexe, ou même un prétexte au déploiement des images, dont le flux répétitif finit par lasser. Si bien qu’on a tendance à oublier l’existence du taureau, qui s’efface derrière le ronronnement soporifique des paroles prononcées, ainsi que l’acteur mutique qui ne joue pas vraiment, se contentant de mimer un mystérieux enlisement.
À défaut de comprendre quoi que ce soit à cette construction fourre-tout, on y reconnaît le croisement de monstruosités, qui ne débouche sur aucune rencontre véritable. Seule l’idée du labyrinthe et de l’errance semble alors les rassembler. Le taureau du récit, tel qu’il est représenté sur scène, corps humain coiffé d’une tête d’animal, fait songer au Minotaure, enfermé dans le labyrinthe construit par Dédale. Quant à l’enfant qui tire un homme passif, en une possible métaphore de révolte contre l’ordre du père, il parcourt les terres réunionnaises sans itinéraire précis, emporté peut-être par une pulsion intérieure. Enfin, l’égarement de l’homme captif derrière la toile est tellement manifeste qu’il peut agir comme un révélateur des deux autres errements. Et comme reflet de l’égarement et de l’ennui du spectateur…
Cet homme qui marche est une parfaite image de ce théâtre, qui semble se construire de façon quasi spontanée, plongé tout entier dans l’instant, sans chercher de lieu où nous mener. ¶
Anaïs Heluin
Les Trois Coups
La Mort d’Adam, de Jean Lambert-Wild
Mise en scène : Jean Lambert-Wild
Avec : Jeremiah McDonald, Bénédicte Debilly, et la participation du petit Camille…
Musique : Jean-Luc Therminarias
Images : François Royet
Effets magiques : Thierry Collet
Lumières : Renaud Lagier
Costumes : Annick Serret
Direction technique : Claire Seguin
Régie générale : Gonzag
Régie de scène : Pierre-Amaury Hervieu
Régie lumière : Moëren Tesson
Régie son : Christophe Farion
Programmation : Léopold Frey
Régie vidéo : Frédéric Maire
Maquilleuses : Catherine Saint-Sever et Emmanuelle Vérani
Tinel de la Chartreuse • 58, rue de la République • 30400 Villeneuve-lès-Avignon
Réservations : 04 90 14 14 14
Du 8 au 15 juillet 2010, à 18 h 30
27 € │ 21 € │ 13 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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J'ai vu ce spectacle à l'Apostrophe, scène nationale de Cergy-Pontoise, et je l'ai trouvé sublime! J'y ai trouvé un spectacle très original pour lequel tout point d'ancrage est inutile, du rêve, du rêve et encore du rêve... du rêve sur plusieurs étages, plusieurs générations, plusieurs terres. Il y a bien sûr quelques références aux mythes et légendes qui gouvernent l'inconscient de ces rêves, aux peintures qui les ont nourri et à l'art dans tout ce qu'il a d'éphémère et de merveilleux, Mais nul besoin pour cela d'avoir fait de hautes études ou de chercher quelque explication rationnelle que ce soit, ce spectacle vient juste toucher l'émotion qui sommeille au plus profond de nous même. Ces rêves ne ressemblent pourtant pas du tout aux miens, mais on est tellement bien accueillis dans cet univers magique et coloré qu'on aurait aimé y rester plus longtemps!