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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 16:12

Génération désenchantée


Par Bénédicte Soula

Les Trois Coups.com


Format plus long, esthétique plus sombre, « la Mélancolie des barbares » marque un tournant dans le parcours du metteur en scène Sébastien Bournac. Pensée sur le modèle des grandes tragédies classiques, mais écrite dans une langue résolument contemporaine, la pièce de Koffi Kwahulé porte en elle le désir partagé par les deux hommes d’offrir à notre monde d’aujourd’hui une œuvre théâtrale durable.

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« la Mélancolie des barbares »

© François Passerini / Cie Tabula rasa, 2013

Le titre, d’abord, est une invite à la poésie des larmes. La Mélancolie des barbares : on n’avait rien entendu de plus poétiquement désenchanté depuis les Chants de Maldoror. Puis le rideau se lève sur une sablonnière abandonnée à une bande de jeunes zonards. Décor de bout du monde, vide culturel, cette photographie encore inanimée est le premier tableau de la tragédie qui s’annonce. Nous sommes plongés dès le début dans une lumière crépusculaire et un silence de plomb. Le doute n’est pas permis. Ça va saigner, ça va faire mal… Trahison, amour, vengeance sont au menu de cette fresque contemporaine d’un monde en décadence.

L’histoire en train de s’écrire est celle de Zac un petit dealer, chef de gang, dont le père, convoyeur de fonds, est mort en service. On le découvre quelque temps après sa rencontre avec le nouveau Komissari, appelé dans la cité pour remettre de l’ordre. Étrangement, et malgré ses activités douteuses, le jeune homme semble totalement entiché de l’étranger. Trouve-t-il en lui une figure paternelle de substitution, un modèle de puissance et donc un exemple à suivre ? Certainement, même si une autre séduction, plus vénéneuse celle-là, semble unir le jeune homme à cette espèce de M. Ouine en armes…

Et puis, il y a Monique (alias Baby Mo), l’ancienne séductrice voilée qui a épousé le Komissari tout en continuant à se mourir d’amour pour Zac. Ajouté à ce trio lié par le vieux scénario du « triangle amoureux », il y a la mère de Zac, trop proche de son fils, tout comme Judicaël l’ami transi, et la sœur Lulu prête à tout au nom du père absent, chacun participant à sa manière au trouble généralisé des sentiments interdits.

Comme la rencontre d’un porc et d’une luciole

Portée par l’écriture puissante de Koffi Kwahulé, à la fois moderne, inventive, et poétique comme la rencontre sublime d’un porc et d’une luciole, la distribution sert plutôt bien le sujet. On sent que le metteur en scène, Sébastien Bournac, dont la direction d’acteurs n’a pas toujours été le point fort, a fini par prendre la tête du gang. Les jeunes acteurs, emmenés par les deux grands comédiens Mireille Herbstmeyer et Philippe Girard, et certainement nourris aux polars américains, composent avec beaucoup d’énergie ces petites frappes à la dérive… Et comme devant une rediffusion de Trainspotting, on frémit de leur liberté sans conscience.

Et que dire de la petite Lulu, la frangine du caïd (admirable Fanny Germond) dont l’apparition fracassante apporte sur le plateau à la fois un souffle de réalisme, un élan de modernité et une sacrée dose d’engagement physique. À travers ce personnage, mais aussi celui de Baby Mo, de la mère de Zac ou encore de la copine de Monique, et grâce à la place que leur accorde la mise en scène, les femmes ne sont pas les faire-valoir habituels des histoires de ce genre, mais des personnages magnifiques de polar, habités, pleins, essentiels à l’émotion comme à l’intrigue.

On rit aussi, comme dans la scène de « l’adresse à Monique », mais d’un rire de noyé, conscient que la tragédie va tout emporter sur son passage… Le Komissari jaloux… Baby Mo à l’orgueil blessé… Pas besoin de faire un dessin… Depuis l’introduction dans l’espace théâtral des extraits du film Scarface (celui de Brian de Palma avec Al Pacino), la messe est dite. On connaît la fin du scénario, et celle du héros tragique, victime expiatoire d’un monde sans dieu ni maître. Et sans espérance aussi.

De l’art de parler de politique

En fait, si la Mélancolie des barbares est belle, c’est parce qu’elle réussit, là où les médias chaque jour échouent, c’est-à-dire à parler de politique avec hauteur et justesse. Tout ce qui s’étale, grossièrement, bêtement quelquefois, sur les ondes radio et télévisuelles, jour après jour, est ici évoqué certes frontalement, mais avec cette qualité propre au jeu de scène qui ne ratiocine pas sur tout, et surtout pas sur la souffrance : la jeunesse en détresse, le drame du chômage, les dérives de la moralisation de la pensée dont les premières victimes sont toujours les femmes, le ravage du capitalisme libéral, etc. Même la question du pouvoir de l’image sur l’esprit d’une jeunesse en perdition prend ici une nouvelle dimension, du fait d’être posée au théâtre, dans un autre espace de réflexion, quelque part à mi-chemin entre la réalité de la vie et la fiction cinématographique.

Tout cela rend très douloureux le spectacle de cette jeunesse en équilibre au bord d’un gouffre. Et on a beau nous dire que la cité de Kwahulé est sans nom et sans visages, il nous semble bien la connaître, nous, et très intimement. Enfin, Bournac, lui, parce qu’il est sensible à l’état de santé du monde, en tire un bel ouvrage. Et même si quelques imperfections formelles sont à noter (le texte a quelques longueurs, Zac n’en finit pas de mourir), ce n’est pas grand-chose à côté de la beauté de certains tableaux, et de la performance remarquable des comédiens… Bravo. C’est noir mais c’est juste. 

Bénédicte Soula


La Mélancolie des barbares, de Koffi Kwahulé

Compagnie Tabula rasa • 44, chemin Hérédia • 31500 Toulouse

07 60 40 04 72

Site : www.tabula-rasa.fr

Courriel : contact@tabula-rasa.fr

Mise en scène : Sébastien Bournac

Avec : François-Xavier Borrel, Marie-Lis Cabrières, Ali Esmili, Romain Francisco, Fanny Germond, Philippe Girard, Nicolas Giret‑Famin, Mireille Herbstmeyer, Lisa Hours

Scénographie : Arnaud Lucas

Collaboration artistique : Ali Esmili

Création lumières : Nathalie Perrier

Création sonore : Tom A. Reboul

Création vidéo : Dominique Réquillard

Création costumes : Noémie Le Tily

Photographie : François Passerini

Maquillage : Catherine Lobgeois

Régie générale : Loïc Andraud

Administration : Olivier Gal

T.N.T.-Théâtre national de Toulouse Midi-Pyrénées • 1, rue Pierre‑Baudis • 31000 Toulouse

Réservations : 05 34 45 05 05

www.tnt-cite.com

Du 13 au 23 novembre 2013, à 20 heures du mardi au samedi

Durée : 2 h 20

23 € | 15 € | 14 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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