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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012
Duras plein la vue
Le Théâtre Girasole, pour sa troisième année d’existence, offre une programmation audacieuse et d’un haut niveau d’exigence. Parmi plusieurs créations intéressantes, Christelle Derré propose une forme de spectacle total : « la Maladie de la mort », l’histoire d’un homme qui ne sait pas aimer et qui paye une jeune femme pour des relations tarifées, exigeant d’elle disponibilité et soumission.
« la Maladie de la mort », avec Lydie O’Krongley | © D.R.
La Maladie de la mort a été publiée par Marguerite Duras au tout début des années 1980, peu avant l’Amant. On y trouve un condensé des thèmes durassiens : la perte du désir, l’impossibilité d’aimer, la femme inaccessible et idéalisée ou au contraire rabaissée et prostituée, l’union charnelle comme impossible quête d’absolu. Récit ? Théâtre ? Lors de sa parution, l’œuvre ne portait aucune indication de genre. Ce texte bref, dense, dérangeant par sa radicalité, a déjà donné lieu à des adaptations pour la scène, et non des moindres, puisque Bob Wilson l’a monté avec Lucinda Child en 1997. Dans un esprit très différent, Fanny Ardant en a donné une version plus récemment, en 2006.
La voix qui se fait entendre est celle d’un narrateur qui parle à la deuxième personne (« Vous devriez ne pas la connaître, l’avoir trouvée partout à la fois… »). L’homme dont on lit l’histoire n’est jamais nommé dans le texte et, contrairement au narrateur, il n’apparaîtra pas sur le plateau. À cet égard, le dispositif conçu par Christelle Derré est assez fidèle aux indications que Duras a placées à la fin de son livre, en vue d’une possible mise en scène : « La jeune femme des nuits payées devrait être couchée sur des draps blancs au milieu de la scène. Elle pourrait être nue. Autour d’elle, un homme marcherait en racontant l’histoire… ».
Une partition chorégraphique élaborée
Conformément au souhait de l’auteur encore, le texte, à l’exception des rares phrases prononcées par le personnage féminin, est lu. La voix de Bertrand Farge, qui tient le rôle du narrateur, est amplifiée, procédé qui crée un curieux effet de distance. Il y a lui, que l’on écoute, et elle, que l’on regarde. Elle, c’est Lydie O’Krongley, évoluant dans un espace séparé du public par des rideaux de plastique transparents (sur lesquels seront projetées des images vidéo). La metteuse en scène, sous la houlette d’Odile Azagury, lui fait jouer une partition chorégraphique élaborée : gestuelle parfois très lente, à la fois poétique et sensuelle, d’autres fois très intense, comme dans les scènes d’amour où elle semble se battre avec sa robe. Cette robe blanche grande ouverte, qui ne la couvre que pour mieux la dévoiler, semble perpétuellement glisser, couler le long de son corps, révélant une plastique de rêve.
David Couturier à la musique et Martin Rossi pour les nombreux effets visuels – tous deux présents sur le plateau – participent aussi à un projet qui accorde une grande place à la technologie. Tout cela donne un spectacle abouti, très beau esthétiquement. Christelle Derré a le sens des images qui portent : après la robe qui n’en finit pas de tomber, un crescendo nous conduit à un final somptueux, l’actrice s’enveloppant d’un immense voile argenté suggérant le mouvement ininterrompu de la mer. D’autres procédés – certaines images vidéo notamment – paraissent au contraire un peu gratuits. Et l’on en vient parfois à regretter l’omniprésence de la musique et des bruitages, certes discrets, mais qui estompent un peu la force du texte (Duras préconisait d’ailleurs l’absence de musique).
L’obsession de voir
Christelle Derré nous en met plein la vue, à tous les sens du terme. Du texte, c’est surtout cela qu’elle retient, qui lui semble rejoindre une préoccupation d’aujourd’hui : l’obsession (et l’impossibilité) de « voir » l’autre : « Vous voudriez tout voir d’une femme, cela autant que puisse se faire. Vous ne voyez pas que cela vous est impossible. ». Choix assumé au‑delà même du moment et du lieu de la représentation, puisque le spectateur est invité à vivre ou revivre l’expérience sur Internet dans une chambre de motel virtuelle (voir ci‑dessous) ! Lecture cohérente, tant la thématique du regard traverse toute l’œuvre. Pas sûr cependant que le multimédia soit la meilleure façon de saisir le tourment du personnage masculin, fasciné par le mystère de la présence de cette femme dans sa chambre, de ce corps nu, là, devant lui, soumis et pourtant toujours lointain. Ce qui fait défaut au spectacle, en même temps que des plages de silence, c’est justement ce que le théâtre perd inévitablement en se risquant sur Internet : une certaine forme d’intimité. ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
La Maladie de la mort, de Marguerite Duras
Texte disponible aux éditions de Minuit
Mise en scène : Christelle Derré
Chorégraphie : Odile Azagury
Avec : Bertrand Farge, Lydie O’Krongley
Lumière, vidéo, conception multimédia : Martin Rossi
Musique, trame sonore : David Couturier
Scénario, réalisation : Julien Deka, Christelle Derré
Théâtre Girasole • 14, rue Guillaume‑Puy • 84000 Avignon
http://www.theatregirasole.com/cms/fr/le-theatre
Réservations : 04 90 82 74 42
Du 7 au 28 juillet 2012 à 18 h 45
Durée : 1 heure
15 € | 10 €
Web :
– Le court : www.selfworld.net
– La fiction web : www.facebook.com/unhommeseul
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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