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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 16:25

Les âmes assassinées
de Minyana


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


Quatrième création de la compagnie Les Yeux creux, « la Maison des morts » de Philippe Minyana est un choix audacieux. Il s’agit en effet d’un texte nébuleux aux thématiques glaciales et aux personnages fuyants, difficilement abordables d’un point de vue frontal. Les choix dramaturgiques d’Antonin Lebrun, sorti de la septième promotion de l’École internationale de la marionnette de Charleville-Mézières, sont justes et sans compromis, orientant ce drame vers une esthétique sombre et oppressante.

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« la Maison des morts » | © Les Yeux creux

La pertinence et l’originalité de la mise en scène est d’avoir choisi des marionnettes comme support, pour faire de ces individus des « types », des entités sans chair et à fonction d’exemplarité. Il faut d’ailleurs souligner le travail sculptural remarquable qu’a été la confection de ces marionnettes. Les visages ont en effet une texture brute, comme taillée au couteau et sillonnée de rides profondes, dont l’expression oscille entre le bouleversant et le pathétique. Des trous noirs forment le regard, ou plutôt son absence : deux puits sans fond dans lesquels on pourrait s’asphyxier sans qu’aucune aspérité ne vienne nous en sortir.

Chaque rôle est ainsi à la limite du vivant, amputé d’une partie des attributs humains et donc proche du monstrueux. Il en est de même de Lætitia Labre, seule « vraie » comédienne de ce drame, qui représente le personnage central qu’est la Femme à la natte. Une performance subtile pour un personnage presque inanimé, sur lequel tout glisse et dont le visage est plus proche du masque de cire ou de marbre que de la chaleur de la peau.

Les deux marionnettistes qui l’accompagnent, Pierre Bernet et Juliette Belliard, sont recouverts d’un justaucorps noir intégral, visage compris. Ils font figure de cyborgs, deux témoins discrets aux gestes automatiques. Ils ont la précision de chirurgiens impassibles et actionnent avec indifférence les rouages d’une action à laquelle ils ne prennent jamais part.

Atavismes familiaux étudiés au scalpel

L’agression retorse d’une voix off au ton neutre et administratif, associée à une bande-son lancinante, achève de faire de cette Maison des morts la sordide métaphore d’atavismes familiaux étudiés au scalpel. Ainsi, on observe les violences psychologiques et les scènes les plus effroyables (un viol, un infanticide) avec la froideur aseptisée d’un scientifique devant une dissection. Troublant.

L’introduction, sous forme de court-métrage à l’humour décalé, apparaît alors d’autant plus comme une bouffée d’oxygène. Le contraste est violent entre cette projection et le huis clos qui lui succède, huis clos où même les fenêtres deviennent des carcans qui enferment les personnages dans leur narration infernale. Un univers lugubre et hanté qui ronge obstinément toute aspérité ou porte de sortie, happant le spectateur dans la spirale folle de l’héroïne.

Le rythme de la pièce, actuellement au stade de la création, pourrait être plus soutenu et irrégulier, ce qui placerait le spectateur dans une position encore plus inconfortable. La tournée qui se prépare devrait très certainement rectifier ce léger bémol. Mais, quoi qu’il en soit, il s’agit d’une œuvre rare où la marionnette prend une place bien plus complexe que celle dans laquelle elle est traditionnellement confinée. De ces spectacles douloureux dont on sort perturbé et fébrile. 

Aurore Krol


La Maison des morts, de Philippe Minyana

Texte édité aux éditions Théâtrales

Mise en scène : Antonin Lebrun

Comédienne : Lætitia Labre

Marionnettistes : Pierre Bernet et Juliette Belliard

Avec la participation de Sébastien Bétancourt, Gaël Diouris, Christophe Heliès, Ida Hertu, Romain Le Menn, Martine Tréguier, Pierre Tual

Construction marionnettes et décor : Antonin Lebrun, Tita Guery
et Céline Lyaudet

Création sonore : Clément Lebrun et Pierre Bernet

Création lumière et régie : Benjamin Kergoat

Création maquillage : Zabou Sanglebœuf

Costumes : Céline Lyaudet

Création vidéo : Anthony Merlaud

Visuel affiche : Antonin Lebrun, à partir d’une photo de Kevin Labory

Production, diffusion : Sarah Favier

La Maison du théâtre • 12, rue Claude-Goasdoué • 29225 Brest

Site du théâtre : www.lamaisondutheatre.com

Réservations : 02 98 47 99 13

Tout public dès 14 ans

3, 7, 8 et 10 février 2012 à 19 h 30, 4 février 2012 à 20 h 30, 9 février 2012 à 14 h 30 et 19 h 30

10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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