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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 19:02

Les magiciens d’os !


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Drôle et métaphysique, poétique encore : telle est « la Maison d’os » de Roland Dubillard. Anne-Laure Liégeois en signe une belle mise en scène à la fois profonde et allègre, et servie par des comédiens extraordinaires.

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« la Maison d’os » de Roland Dubillard, m.e.s d’Anne-Laure Liégeois

En photo : Olivier Dutilloy et Pierre Richard

© Christophe Raynaud de Lage

Il arrive qu’au sortir d’une salle, quand on a encore le sourire aux lèvres, on entende des bêtises comme « je ne comprends pas où est le message » ou « je ne supporte pas la vulgarité ». N’écoutez pas ces voix. Comme le dirait Woody Allen, quand on cherche un message, on court à la poste. Mais si vous voulez entendre un texte magnifique de poésie, allez découvrir la Maison d’os. Dans cette maison-là, portes et huis sont ouverts à tous les vents. La pensée circule, alerte, sans jamais se figer. Bien sûr, il n’y a pas de clé. Mais en existe-t-il ? Qui sait ce qui se passe dans un corps ou une tête ? Dedans ou dehors ? Après la mort ?

Pas de clés, donc, mais mille entrées : l’amour, le théâtre, le pouvoir. On pourrait dire les pouvoirs : celui qu’exerce le maître sur ses valets, la tête sur le corps, mais encore le pouvoir des mots. De fait, ces derniers sont ici en mutinerie poétique permanente. Alors pourquoi vouloir murer cette maison ? Elle est comme un corps, et un corps qui refuse de rendre les armes. La bouche bave, le corps n’obéit plus. Un masque de vieux dissimule une âme jeune. Pourquoi ne parlerait-on pas de cela avec les mots du corps, et même (rarement) les mots du cul ? Au contraire, le texte tire sa beauté des frictions entre les mots prosaïques et les expressions les plus métaphysiques. Du choc naissent des météorites langagières : « Mes murs sont faits de regards pétrifiés », « Faut pas vous en faire tout un dromadaire », « Je prends les vessies pour des lenternements ». On pense à la maison de Colin dans l’Écume des jours, autant qu’aux Bonnes de Genet ou au Roi se meurt (1) d’Ionesco. C’est indécidable, c’est ça et autre chose, et c’est bien ainsi.

Quand le maître meurt, les valets dansent

La qualité de la mise en scène tient justement à son ouverture. Elle joue sur le texte, et déjoue les attentes. Elle orchestre un vrai ballet en s’appuyant sur une équipe de comédiens extraordinaires et sur une scénographie ludique. De fait, les quatre comédiens qui incarnent les valets de la maison – Sharif Andoura, Sébastien Bravard, Olivier Dutilloy et Agnès Pontier – endossent une livrée puis une autre. Ils ne cessent de changer d’identités sans changer de fonction, ce qui contribue à l’ambiance irréelle du plateau. On doit s’attendre à tout avec ces diables qui dégagent de la naphtaline et de la poussière dans leur déplacement. Et leur vitalité est d’autant plus grande que le navire sombre. Métaphore d’un corps qui fout le camp, de membres qui n’obéissent plus à l’estomac ? Prêtres, docteurs ou serviteurs, ils sont en tout cas cruellement désopilants.

Quant à Pierre Richard, Anne-Laure Liégeois lui donne avec beaucoup de pertinence une double partition. Despote, dieu tout puissant niché dans les hauteurs et surgissant comme le prophète des Dix Commandements, il est aussi le grabataire dont on se moque, à moins que ce ne soit déjà le cadavre dont on se repaît ? Un dispositif souligne cette dualité. Enregistrée, la voix du maître envahit tout le plateau. Intime, mélancolique alors, elle nous entraîne en territoire de poésie et de questionnements. Elle est pensée. Au contraire, lorsque Pierre Richard s’exprime sur le plateau, il est un pauvre corps. Sa voix est fluette, le corps flotte en chemise. Le Dieu caché a cédé la place au grabataire qui peut bien vociférer : « Mon ami, vous êtes congédié », mais auquel on répond : « C’est ça, on verra demain ». En retrait et pourtant très présent, l’acteur compose donc un touchant et dérisoire personnage de « Monsieur » qui nous interroge au plus profond de nous-mêmes.

Vanités et cachettes

Par ailleurs, les comédiens trouvent dans l’ingénieuse scénographie d’Anne-Laure Liégeois et d’Yves Bernard un vrai partenaire de jeu. Un grand escalier monte vers les appartements dérobés du maître, mystérieux comme un au-delà. Là-bas brillent les étoiles d’un observatoire : infini où l’on bascule comme d’une falaise. De part et d’autre de cet escalier, des passages ouvrent des cachettes et ménagent des chemins et des flux autant que des apparitions. Les comédiens ainsi que les trente amateurs qui habitent le plateau s’en donnent à cœur joie dans cette espace mystérieux et plein de surprises. Parfois surgissent des objets, comme des vanités : horloges animales, animaux empaillés dont la beauté effrayante a le charme de la Méduse. L’espace est parcouru et bruit de sons évocateurs, orchestrés dans une partition fine et pertinente par François Leymarie.

Memento mori (2) et nique à la mort, la Maison d’os est donc un beau moment de théâtre, vivifiant et poétique. 

Laura Plas


1. En effet, comme dans l’Écume des jours ou Le roi se meurt, l’espace s’altère en fonction d’un état de santé. Comme dans les Bonnes, les gens de maison sont dans un rapport de soumission et de fronde cruelle avec leur patron.

2. Formule latine signifiant : « Souviens-toi que tu vas mourir » et désignant des œuvres d’art qui rappellent à l’homme sa condition mortelle.


La Maison d’os, de Roland Dubillard

Gallimard, 1966, 176 p., coll. « Blanche »

Mise en scène : Anne-Laure Liégeois

Avec : Sharif Andoura, Sébastien Bravard, Olivier Dutilloy, Agnès Pontier, Pierre Richard et trente comédiens amateurs

Scénographie : Anne-Laure Liégeois et Yves Bernard

Lumières : Dominique Borrini

Son : François Leymarie

Collaboration aux costumes : Élisabeth Dordevic

Assistant à la mise en scène : Mathieu Dion

Collaboration au travail avec les comédiens amateurs : Laurent Bellambe

Théâtre de l’Ouest-Parisien • 1, place Bernard-Palissy • 91100 Boulogne-Billancourt

Métro : ligne 10, arrêt Boulogne - Pont-de-Saint-Cloud

Tramway : T2, arrêt : Parc-de-Saint-Cloud

Bus : 52, arrêt Rue-de-Billancourt ; 72, arrêt Rhin-et-Danube ; 123, arrêt Église-de-Boulogne-Billancourt ; 175, arrêt Rhin-et-Danube

Réservations : 01 46 03 60 44

Site du théâtre : http://www.top-bb.fr

Du 20 au 24 mars 2013 à 20 h 30, le dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 55

27 € | 22 € | 12 € | 10 €

Tournée

– Du 29 mars au 11 mai 2013 : Théâtre du Rond-point (75)

– 14 et 15 mai 2013 : Scène nationale de Cavaillon (84)

– 17 et 18 mai 2013 : Théâtre communautaire d’Antibes (06)

– Du 21 au 23 mai 2013 : Nouveau Théâtre d’Angers-C.D.N. des Pays de la Loire (49)

– 25 mai 2013 : Le Carré, scène nationale à Château-Gontier (53)

– 28 et 29 mai 2013 : La Comète, scène nationale de Châlons-en-Champagne (51)

– Du 8 juin au 19 juin 2013 : Théâtre des Célestins à Lyon (69

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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