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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 15:44

Cour d’école et cour d’honneur


Par Corinne François-Denève

Les Trois Coups.com


Avant le Festival d’Avignon, où la pièce se jouera pour neuf représentations à la chapelle des Pénitents-Blancs, « la Jeune Fille, le Diable et le Moulin », troisième version, dans une distribution presque entièrement renouvelée, se rôde dans les écoles de Paris : un diamant brut.

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Les enfants, un peu impressionnés, sont prévenus : le lieu a beau être leur gymnase, bien familier, il faut l’imaginer en théâtre, et donc ne rien dire. Le dit gymnase a été partagé en deux : d’un côté, les bancs d’écolier, sagement alignés ; de l’autre, une petite estrade, et un tissu qui ressemble à de la toile à matelas, tendu vers le ciel, « rideau » derrière lequel s’agitent déjà des silhouettes blanches et noires, et se casent à grand peine une foule d’accessoires hétéroclites et bizarres. « Le monsieur qui a écrit et mis en scène cette pièce s’appelle Olivier Py. » L’ex-directeur de l’Odéon ? Le nouveau directeur du Festival d’Avignon ? Les enfants l’ignorent sans doute, dans cette chaleur du vendredi après-midi, après une semaine d’école fatigante. Semblant de silence, et musique : sur « ses planches pauvres », déboulent quatre comédiens, qui pendant cinquante minutes vont prendre à bras le corps le beau texte d’Olivier Py, adapté de la Jeune Fille sans mains des frères Grimm.

Il y a d’abord le diable, un diable d’acteur à la silhouette terriblement élégante ; un couple de meuniers, et leur fille, que le diable a distinguée, et qu’il va poursuivre. Plus tard, il y aura un prince, évidemment, un ange à la figure sale, un jardinier, une poire. Et puis l’exil dans la forêt sombre, la guerre, et le Malin qui veille. Et puis la fin, le bonheur, peut-être ? Le texte d’Oliver Py n’est pas un texte « pour enfants », pas plus, sans doute, que les contes de Grimm ne sont de « la littérature jeunesse ». C’est un texte difficile, touffu, drôle et philosophique, qui ne livre pas immédiatement tous ces secrets aux enfants : il faudra que ces enfants soient un peu plus grands pour comprendre pourquoi « la gueuse fait lever son sabre » au monsieur, et ce que la chanson Dieu que la guerre est jolie rappelle de souvenirs de… récitations. Mais c’est aussi un texte qui a la noirceur, la profondeur, la cruauté des vrais enfants, quand on ne les enferme pas dans des catégories de public ou de lecteurs.

Shakespeare dans la cour d’école

Ce jour-là, ces enfants-là ne s’y sont pas trompés : « La hache ! La hache ! » criait la salle, bienveillante, au meunier qui pense à couper les mains de sa fille ; « Non ! » murmurait-ton, en se cachant un peu les yeux, quand le meunier l’avait enfin prise, cette (vraie) hache. « Qui pourrait me croire ? », se lamentait un personnage en re-racontant son histoire ; « Moi ! Moi ! » répondait-on en chœur, défi à des décennies d’analyses de quatrième mur et de distanciation. Il faut dire que cette version de la Jeune Fille… se tourne vers l’enfance du théâtre : des tréteaux nus, du blanc de clown, de la musique de fanfare, des effets soulignés, des courses, des cabrioles, des acteurs face au public, qui viennent s’asseoir sur les bancs… On naît, on meurt, on aime, devant, ou derrière la toile, selon les convenances. On grandit de trois ans ou de deux ans en cinq minutes. De même, lorsque la jeune fille réclame un « accessoire de théâtre », elle sort de derrière la toile un crâne shakespearien. « Êtes-vous des artistes ? » demande la jeune fille aux squelettes de la danse macabre ; « l’art, c’est dire d’un mot la mort avec la joie », apprend-on en passant.

Ici, Grimm vient tutoyer le Goethe de Wilhelm Meister. Et la commedia dell’arte croise Shakespeare : cette jeune fille pourrait sortir de Titus Andronicus. Un peu de Comédiens italiens, un peu d’Hôtel de Bourgogne, un peu de Globe : l’animation du vendredi devient cour(s) de théâtre.

L’énergie de la jeune troupe n’y est pas pour rien : à la seule exception du diable (Benjamin Ritter), ce sont des jeunes gens qui reprennent les rôles : Léo Muscat et François Michonneau pour les hommes, aussi impeccables en jeu qu’en chant, et Delia Sepulcre Nativi pour la jeune fille : virginale, spectrale, elle a aussi l’énergie farouche d’une héroïne de Claudel, ou de Py. 

Corinne François-Denève


La Jeune Fille, le Diable et le Moulin, d’Olivier Py

Mise en scène : Olivier Py

Avec : François Michonneau, Léo Muscat, Benjamin Ritter, Delia Sepulcre Nativi

Décor et costumes : Pierre-André Weitz

Musique : Stéphane Leach

Chapelle des Pénitents-Blancs • place de la Principale • 84000 Avignon

Festival d’Avignon, recréation 2014, jeune public

http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2014/la-jeune-fille-le-diable-et-le-moulin

Du 23 au 27 juillet 2014, le 23 à 15 heures, les autres jours à 11 heures et 15 heures

Durée : 50 minutes

À partir de 7 ans

De 8 € à 17 €

Les Plateaux-pôle art de la scène de la Friche Belle-de-Mai • 41, rue Jobin • 130003 Marseille

04 95 04 95 95

http://www.lafriche.org/

Du 4 au 7 novembre 2014, mardi à 14 heures, mercredi à 10 heures, jeudi à 14 heures, vendredi à 19 heures

De 5 € à 7 €

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