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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 15:20

Comme un amoureux sorti
de sa boîte


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


En articulant « l’Amour médecin », « le Mariage forcé » et « la Jalousie du Barbouillé » dans un même spectacle, « la Folie Sganarelle », Claude Buchvald sort non seulement ces « petits crayons » des cartons de l’oubli, mais en ravive les couleurs. Elle nous offre ainsi un spectacle joli comme une boîte à musique dont la clé serait Sganarelle, le ressort, le jeu de l’acteur et dont les airs nous frappent par leur liberté.

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« la Folie Sganarelle » | © Fabienne Rappeneau/Wikipédia

« Petit crayon », « impromptu » : c’est ainsi que Molière lui-même qualifie les comédies que Claude Buchvald met en scène dans la Folie Sganarelle. Mais ce qui est petit n’est pas forcément mineur, encore moins insignifiant. Car l’impromptu comme le crayon font signe vers l’œuvre ouverte, riche d’être inachevée et vivante. On peut, de fait, gommer, biffer, raturer un « crayon ». Et Molière s’amuse d’ailleurs lui-même à reprendre des histoires et des canevas : ceux de Boccace (la Jalousie du Barbouillé), des Italiens (l’Amour médecin) et peut-être même ceux de Rabelais (le Mariage forcé) pour y apporter sa touche. Quant à l’impromptu, allègre et sans prétention, il autorise la fantaisie et l’improvisation. Quelle belle invitation au théâtre finalement ! On comprend que l’avertissement à l’Amour médecin présente une des plus belles et des plus célèbres réflexions de Molière sur le théâtre.

Si les trois pièces ne sont donc pas insignifiantes, elles sont courtes. C’est pourquoi il est très compliqué de les monter seules. Mais alors, quels opus associer, selon quels critères et comment les articuler ? Claude Buchvald, pour sa part, ne choisit ni la chronologie, même si les dates de rédactions des trois pièces sont proches (entre 1660 et 1665), ni les similarités des intrigues (entre l’Amour médecin, et le Sicilien ou l’Amour peintre, par exemple). C’est un personnage, le personnage moliéresque par excellence, à savoir Sganarelle, qui assure la cohérence du spectacle.

Sganarelle : du premier mot au dernier râle

C’est une idée pertinente. D’abord, Sganarelle, en digne héritier du Mascarille de l’Étourdi, avait déjà cet emploi chez Molière. Claude Buchval ne fait en définitive que rendre visible ce principe. Ainsi, se succèdent les solos (celui des docteurs dans le Mariage forcé), les duos (des médecins dans l’Amour médecin) ou même les trios, mais Sganarelle est toujours là pour les écouter. En outre, en ajoutant un bel épilogue muet où ce personnage s’effondre lentement, Claude Buchval lui donne le premier mot et le dernier râle. Le principe est même étendu au personnage de Champagne – qui accompagne d’ailleurs Sganarelle dans sa chute finale. Simple utilité de l’Amour médecin, il se voit, en effet, promu au rang de reflet naïf et jeune de Sganarelle. Il apparaît, en outre, dans de petits tableaux muets et souvent charmants du début à la fin du spectacle, assurant souvent la liaison entre l’une et l’autre des pièces.

Ensuite, Sganarelle est le personnage de Molière : celui qu’il a créé, celui qu’il a interprété, celui enfin qui a assuré la survie de la troupe en attirant le public. Il nous rappelle que Molière a été tout autant un directeur de troupe qu’un grand acteur comique. C’est pourquoi Sganarelle est à la fois une gageure et un merveilleux cadeau pour un comédien. Et Claude Merlin le reçoit avec humilité et talent. Il prête à Sganarelle une allure de vieillard et des postures d’enfant. Il campe ainsi un Sganarelle ridicule et pathétique à la fois. Surtout, il orchestre le spectacle en s’effaçant devant les bêtes de scène que sont certains de ses partenaires. On ne résiste pas à l’envie de saluer au passage l’immense talent de Mouss Zouheyri, incroyable pédant. Donc, on n’y regardera pas de plus près : tant pis si le Barbouillé n’est pas en fait Sganarelle, mais l’héritier de Gros Lucas.

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« la Folie Sganarelle » | © Antonia Bozzi

Libérez Molière !

De toute façon, on perçoit dans la mise en scène de Claude Buchvald une liberté joyeuse. La metteuse en scène la prend tout aussi bien avec les lieux qu’avec les ambiances et, surtout, les personnages. Si le texte est respecté à la virgule, foin de la comédie-ballet ! Au rancard les costumes d’époque ! Les soubrettes insolentes ont des allures de Gretchen (pour quelle obscure raison ?), les jeunes premiers arborent le rose de leur mièvrerie triomphante, tandis que les pédants sont coiffés de chapeaux melon ou de bonnets. Mais la liberté est aussi celle du jeu. On s’enhardirait même à avancer que c’est quand les comédiens s’autorisent à improviser (quitte à digresser un peu, beaucoup) que le spectacle devient désopilant. On partage les fous rires des répétitions, on jouit des trouvailles. Une bouffée d’air vient tourner les pages du petit classique.

Mais quel est l’intérêt d’avoir conçu un triptyque ? Celui de faire entendre les rapports ou échos entre les trois œuvres. Qu’il soit père (dans l’Amour médecin), fiancé (dans le Mariage forcé), ou époux, Sganarelle est toujours victime de l’amour, mais toujours trop fou pour y renoncer et trop vieux pour être aimé en retour. C’est à la fois comique et pathétique. Par ailleurs, héritières de la farce, les pièces attaquent les mêmes cibles : jargonneux latinistes, pédants de tout poil et médecins. On est saisi par le retour de ces types, comme par les parentés de structures entre les pièces, et les échos entre répliques. Bien sûr, c’était dans le texte de Molière (qui s’appuie sur des canevas), mais Claude Buchvald sait le mettre en lumière.

Une belle boîte à théâtre

Sa mise scène révèle avant tout les mécanismes de la langue et de l’intrigue. Le langage ici comme là ne cesse de se détraquer : l’un court la poste et l’autre bégaie. L’intrigue repose, elle, sur un ressort bandé par Sganarelle et qui revient systématiquement dans la figure : celui qui croyait duper sa fille en est dupé ; celui qui voulait se marier en dépit des autres se marie malgré qu’il en ait ; le jaloux qui voulait laisser sa volage épouse dehors se retrouve à cogner à sa porte… La scénographie assez dépouillée confirme cette réflexion sur les mécanismes. De fait, elle nous présente une tour-maison de bois qui fait songer à une boîte à musique. Les portes s’ouvrent, les stores se relèvent, et voici en effet qu’apparaissent des trognes (avec des effets d’un comique extraordinaire). Des personnages disparaissent à l’intérieur, puis surgissent soudain. Enfin, entre chaque pièce, la maison tourne sur elle-même tandis que s’égrènent dans un mélancolique clair-obscur les notes métalliques d’une mélodie.

Bien plus que dans la noirceur du propos – qui, selon nous, est présente dans toute l’œuvre de Molière et dans toutes ses pièces héritières de la farce en particulier –, c’est là que se situerait l’intérêt du projet. Et la mécanique est si jolie qu’on passe sur quelques longueurs ou quelques choix moins pertinents. Un vrai spectacle de troupe, donc, et un bon moment de théâtre. 

Laura Plas


La Folie Sganarelle (l’Amour médecin, le Mariage forcé et la Jalousie du Barbouillé), de Molière

Cie Claude-Buchvald

Mise en scène : Claude Buchvald

Assistante à la mise en scène : Amélie Armao

Avec : Benjamin Abitan, Laurent Claret, Cécile Duval, Régis Kermovant, Claude Merlin, Aurélie Poirier, Stéphanie Schwartzbrod, Céline Vacher, Mouss Zouheiry

Scénographie : Damien Schahmaneche et Lise Lendais

Costumes : Sabine Siegwalt

Assistante costumes : Anna Rizza

Lumières : Paul Dereilles

Création sonore : Blaise Merlin

Chansons : Benjamin Abitan

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Site du théâtre : www.la-tempete.fr

Réservations : 01 43 28 36 36

Du 16 novembre au 11 décembre 2011, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h 30

Durée : 1 h 45

18 € | 14 € |10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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