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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Une « Flûte » mal accordée
Piégée par une scénographie envahissante et une mise en scène trop riche, la « Flûte enchantée » de Cécile Roussat et Julien Lubek ne convainc pas.
« la Flûte enchantée » | © D.R.
Étonné par leurs chorégraphies baroquisantes du Bourgeois gentilhomme, séduit par le charme poétique de leurs Âmes nocturnes *, on attendait beaucoup – sans doute trop – des deux talentueux artisans de cette Flûte enchantée. L’humour tendre, la rêverie, le merveilleux : tous ces points communs entre l’univers du chef-d’œuvre de Mozart et celui de deux jeunes artistes étaient très prometteurs.
Hélas, ce qui opérait si bien dans les Âmes nocturnes ne fait pas recette ici. Cécile Roussat et Julien Lubek reprennent dans leur mise en scène nombre de procédés vus dans leur précédent spectacle : objets qui prennent vie, animaux, personnages pendus à des cintres tels de vieux vêtements… Chacun de ces éléments, et mille autres encore dont la liste serait trop longue, est en soi une idée poétique et originale, souvent exquise visuellement. Mais, mis bout à bout pendant deux heures trente, ils s’amoncellent et finissent par brouiller la perception de l’opéra.
Chaque geste, chaque parole d’un personnage se double en effet de quelque pirouette, gag ou apparition insolite, avec pour résultat une impression de fouillis. Pire : ce foisonnement étouffe la musique, la fait passer au second plan, et rend l’histoire anecdotique. Il arrive que l’attention soit complètement accaparée par l’un de ces éléments connexes, réduisant la musique et le chant à une simple toile de fond. C’est le cas lorsqu’un funambule traverse le plateau sur une corde à plusieurs mètres du sol ou qu’une séquence voit un acrobate évoluer sur un mat – et si je ne l’avais pas noté, je ne me serais sans doute pas souvenue que c’était pendant que Sarastro met en garde Tamino en prévision des épreuves qui l’attendent.
Décors proliférants
Comme si cela ne suffisait pas, tout ce monde évolue dans des décors et des costumes exubérants évoquant un imaginaire à la Lewis Carroll. Livres géants, couettes mouvantes et autres portraits animés sont autant de rejetons de l’imaginaire débordant des concepteurs et aussi, sans doute, de celui des personnages, qui, comme Tamino, se demandent parfois dans quel monde ils se trouvent et s’ils ne sont pas en train de rêver. Du coup, en plus de la musique, les personnages eux aussi se trouvent engloutis, égarés dans ces décors proliférants, comme les personnages d’une b.d. géante.
La faute en revient aussi à une distribution inégale : si la Pamina de Magali de Prelle impose une réelle présence par son timbre plein et chaud, le Monostatos de Pietro Picone, insuffisant vocalement, est inexistant. Rien ne transparaît ici de son caractère menaçant. C’est dans une moindre mesure aussi le cas de la Reine de la nuit (Nili Riemer), au timbre acidulé, presque juvénile, et dont le pouvoir maléfique se manifeste essentiellement par l’assimilation du personnage à une grosse araignée. Bof ! Plus convaincant est Papageno, interprété par Mario Cassi, qui dégage une grande sympathie et réserve de bons moments, comme lors de sa tentative avortée de suicide. Il trouve en Clémence Tilquin une partenaire vraiment piquante : dommage que son personnage de Papagena n’apparaisse pas plus longtemps.
On a finalement la sensation de voir beaucoup de talent mal employé dans ce spectacle qui ne parvient à être ni franchement amusant, ni vraiment émouvant, sauf en certains passages du deuxième acte. Le public applaudit d’ailleurs plutôt mollement, que ce soit au cours du spectacle ou à la fin. Cependant, on ne s’ennuie pas, et l’ensemble procure un plaisir certain pour les yeux et les oreilles. Mais le côté mystérieux de l’œuvre n’a été qu’effleuré au profit de l’insolite et de l’inattendu. Quoique, inattendu… Sous prétexte que nous sommes à Liège, était-il nécessaire que Papageno s’abandonne à sa gourmandise en s’empiffrant ostensiblement de gaufres – au Nutella, précise-t-il même un moment ? Voilà qui n’est même pas drôle, et fait (encore une fois, car c’est malheureusement un tic fréquent) regretter ce genre de facilité chez des artistes qui démontrent par ailleurs à chaque instant tant de qualités. ¶
Par notre envoyée spéciale
Céline Doukhan
Les Trois Coups
* Voir http://www.lestroiscoups.com/article-le-bourgeois-gentilhomme-de-moliere-et-lully-critique-de-celine-doukhan-opera-royal-de-versailles-46524449.html et http://www.lestroiscoups.com/article-les-ames-nocturnes-de-cecile-roussat-et-julien-lubek-critique-de-celine-doukhan-off-du-festival-d-avignon-2010-theatre-des-lucioles-a-avignon-54635003.html
La Flûte enchantée, de Wolfgang Amadeus Mozart
Livret : Emanuel Schikaneder
Direction musicale : Patrick Davin
Mise en scène : Cécile Roussat et Julien Lubek
Avec : Magali de Prelle, Clémence Tilquin, Nili Riemer, Michael Spyres, Mario Cassi, Ethan Herschenfeld, Priscille Laplace, Véronique Nosbaum, Federica Carnevale, Pietro Picone, Roger Joakim, Xavier Rouillon, Arnaud Rouillon et Gaby Cocina, Claire Fanny Reniers ou Elias Azzaoui-Ihda, Charlotte Louis, Milanka Pemov
Danseurs-acrobates-manipulateurs : Alex Sander Dos Santos, Iris Garabedian, Antoine Helou, Mathieu Hibon, Tika, Akiko Veaux
Orchestre, chœurs et maîtrise de l’Opéra royal de Wallonie
Konzertmeister : André Grudzien
Responsable de la maîtrise : Jean-Claude Van Rode
Glockenspiel : Hilary Caine
Études musicales : Hilary Caine et Patrick Leterme
Décors : Élodie Monet, avec Julien Lubek et Cécile Roussat
Costumes : Sylvie Skinazi
Lumières : Clément Bonnin
Chef des chœurs : Marcel Seminara
Palais-Opéra de Liège • espace Bavière • boulevard de la Constitution • B-4020 Liège • Belgique
Réservations : 0032 4 221 47 22
Les 15, 19, 21, 23 et 26 octobre 2010 à 20 heures, le 17 octobre 2010 à 15 heures
Durée : 2 h 55
De 8 € à 60 €
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