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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 12:12

Une « Flûte » mal accordée


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Piégée par une scénographie envahissante et une mise en scène trop riche, la « Flûte enchantée » de Cécile Roussat et Julien Lubek ne convainc pas.

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« la Flûte enchantée » | © D.R.

Étonné par leurs chorégraphies baroquisantes du Bourgeois gentilhomme, séduit par le charme poétique de leurs Âmes nocturnes *, on attendait beaucoup – sans doute trop – des deux talentueux artisans de cette Flûte enchantée. L’humour tendre, la rêverie, le merveilleux : tous ces points communs entre l’univers du chef-d’œuvre de Mozart et celui de deux jeunes artistes étaient très prometteurs.

Hélas, ce qui opérait si bien dans les Âmes nocturnes ne fait pas recette ici. Cécile Roussat et Julien Lubek reprennent dans leur mise en scène nombre de procédés vus dans leur précédent spectacle : objets qui prennent vie, animaux, personnages pendus à des cintres tels de vieux vêtements… Chacun de ces éléments, et mille autres encore dont la liste serait trop longue, est en soi une idée poétique et originale, souvent exquise visuellement. Mais, mis bout à bout pendant deux heures trente, ils s’amoncellent et finissent par brouiller la perception de l’opéra.

Chaque geste, chaque parole d’un personnage se double en effet de quelque pirouette, gag ou apparition insolite, avec pour résultat une impression de fouillis. Pire : ce foisonnement étouffe la musique, la fait passer au second plan, et rend l’histoire anecdotique. Il arrive que l’attention soit complètement accaparée par l’un de ces éléments connexes, réduisant la musique et le chant à une simple toile de fond. C’est le cas lorsqu’un funambule traverse le plateau sur une corde à plusieurs mètres du sol ou qu’une séquence voit un acrobate évoluer sur un mat – et si je ne l’avais pas noté, je ne me serais sans doute pas souvenue que c’était pendant que Sarastro met en garde Tamino en prévision des épreuves qui l’attendent.

Décors proliférants

Comme si cela ne suffisait pas, tout ce monde évolue dans des décors et des costumes exubérants évoquant un imaginaire à la Lewis Carroll. Livres géants, couettes mouvantes et autres portraits animés sont autant de rejetons de l’imaginaire débordant des concepteurs et aussi, sans doute, de celui des personnages, qui, comme Tamino, se demandent parfois dans quel monde ils se trouvent et s’ils ne sont pas en train de rêver. Du coup, en plus de la musique, les personnages eux aussi se trouvent engloutis, égarés dans ces décors proliférants, comme les personnages d’une b.d. géante.

La faute en revient aussi à une distribution inégale : si la Pamina de Magali de Prelle impose une réelle présence par son timbre plein et chaud, le Monostatos de Pietro Picone, insuffisant vocalement, est inexistant. Rien ne transparaît ici de son caractère menaçant. C’est dans une moindre mesure aussi le cas de la Reine de la nuit (Nili Riemer), au timbre acidulé, presque juvénile, et dont le pouvoir maléfique se manifeste essentiellement par l’assimilation du personnage à une grosse araignée. Bof ! Plus convaincant est Papageno, interprété par Mario Cassi, qui dégage une grande sympathie et réserve de bons moments, comme lors de sa tentative avortée de suicide. Il trouve en Clémence Tilquin une partenaire vraiment piquante : dommage que son personnage de Papagena n’apparaisse pas plus longtemps.

On a finalement la sensation de voir beaucoup de talent mal employé dans ce spectacle qui ne parvient à être ni franchement amusant, ni vraiment émouvant, sauf en certains passages du deuxième acte. Le public applaudit d’ailleurs plutôt mollement, que ce soit au cours du spectacle ou à la fin. Cependant, on ne s’ennuie pas, et l’ensemble procure un plaisir certain pour les yeux et les oreilles. Mais le côté mystérieux de l’œuvre n’a été qu’effleuré au profit de l’insolite et de l’inattendu. Quoique, inattendu… Sous prétexte que nous sommes à Liège, était-il nécessaire que Papageno s’abandonne à sa gourmandise en s’empiffrant ostensiblement de gaufres – au Nutella, précise-t-il même un moment ? Voilà qui n’est même pas drôle, et fait (encore une fois, car c’est malheureusement un tic fréquent) regretter ce genre de facilité chez des artistes qui démontrent par ailleurs à chaque instant tant de qualités. 

Par notre envoyée spéciale

Céline Doukhan


* Voir http://www.lestroiscoups.com/article-le-bourgeois-gentilhomme-de-moliere-et-lully-critique-de-celine-doukhan-opera-royal-de-versailles-46524449.html et http://www.lestroiscoups.com/article-les-ames-nocturnes-de-cecile-roussat-et-julien-lubek-critique-de-celine-doukhan-off-du-festival-d-avignon-2010-theatre-des-lucioles-a-avignon-54635003.html


La Flûte enchantée, de Wolfgang Amadeus Mozart

Livret : Emanuel Schikaneder

Direction musicale : Patrick Davin

Mise en scène : Cécile Roussat et Julien Lubek

Avec : Magali de Prelle, Clémence Tilquin, Nili Riemer, Michael Spyres, Mario Cassi, Ethan Herschenfeld, Priscille Laplace, Véronique Nosbaum, Federica Carnevale, Pietro Picone, Roger Joakim, Xavier Rouillon, Arnaud Rouillon et Gaby Cocina, Claire Fanny Reniers ou Elias Azzaoui-Ihda, Charlotte Louis, Milanka Pemov

Danseurs-acrobates-manipulateurs : Alex Sander Dos Santos, Iris Garabedian, Antoine Helou, Mathieu Hibon, Tika, Akiko Veaux

Orchestre, chœurs et maîtrise de l’Opéra royal de Wallonie

Konzertmeister : André Grudzien

Responsable de la maîtrise : Jean-Claude Van Rode

Glockenspiel : Hilary Caine

Études musicales : Hilary Caine et Patrick Leterme

Décors : Élodie Monet, avec Julien Lubek et Cécile Roussat

Costumes : Sylvie Skinazi

Lumières : Clément Bonnin

Chef des chœurs : Marcel Seminara

Palais-Opéra de Liège • espace Bavière • boulevard de la Constitution • B-4020 Liège • Belgique

www.orw.be

Réservations : 0032 4 221 47 22

Les 15, 19, 21, 23 et 26 octobre 2010 à 20 heures, le 17 octobre 2010 à 15 heures

Durée : 2 h 55

De 8 € à 60 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Evelyne Wiame 19/10/2010



Vous n'avez pas aimé, soit ... mais dire que le public applaudissait mollement, ça c'est quand même un peu exagéré ou alors vous n'étiez pas à la réprésentation de vendredi dernier.


Je suis d'accord avec vous quant aux voix mais je suis étonnée que vous ne parliez pas du très mauvais Sarastro d'Ethan Herscheneld.  Quant à ne pas entendre la musique ... c'est peut-être
que Patrick Davin n'avait pas grand chose à dire.  Je l'ai déjà connu plus inspiré ! 


Personnellement, j'ai vraiment adoré cette scénographie, mais peut-être parce que je suis restée un grand enfant malgré mon âge.


Ceci dit, je ne connaissais pas votre site.  Félicitations, c'est très bien réalisé !



VICTOR 20/10/2010



Ce n'est pas la gueule de bois, mais la gueule de liège. Cela flotte, mais ne pèse pas. Contrairement à la Belgique, qui pèse et ne flotte pas.



Bertrand Delaunoy 20/10/2010



Vous n'êtes sans doute pas venu ce mardi 19 octobre non plus, car des applaudissements, il y en a eu ! 


J'ai personnellement trouvé les interventions acrobatiques et dansées tout à fait intégrées à la dramaturgie, et si quelque chose m'a distrait du chant, c'est plus la pluie que la mise en scène !


Les nombreux jeunes présents ce soir sortaient le sourire aux lèvres, et cela suffit à me faire penser que l'équipe créatrice a gagné un beau pari.


Bien à vous,


B.D.



Julien Lubek 25/10/2010



Bonjour Mademoiselle, 


je constate avec déception que, si vous publiez avec plaisir et promptitude sur votre "livre d'or" les éloges que vous font les artistes ayant reçus de bonnes critiques, vous laissez en revanche
sans réponse les remarques qui ne visent pas à vous passer la brosse à reluire, mais juste à susciter un débat constructif, pointer des abus, et remettre en question.


"La critique est facile, l'art est difficile", nous répétait Marcel Marceau, et votre site en est une illustration parfaite: comme il est facile d'assassiner, en quelques lignes, un spectacle qui
fait pourtant la joie de tout son public, qui remplit une salle de 1100 places en quelques jours par simple bouche à oreille suite à la Première, qui trouve un accueil enthousiaste sous la plume
d'absolmument TOUS les critiques professionnels venus le voir (presse nationale, radio nationale: Le Soir, La Libre Belgique, la BRF, la RTBF, Arte Belgique...). 


Comme il est facile de prétendre que le public n'applaudit pas alors que les artistes font des rappels à n'en plus finir (captations video à l'appui).


Comme il est facile d'avoir un excellent référencement google pour son site, de sorte que lorsqu'on tape le nom du metteur en scène, c'est votre article qui apparaît en premier plan, ternissant
ainsi sans raison le travail de plusieurs années... 


Et surtout comme il est facile, dans son petit chez-soi bien au chaud, d'écrire avec délectation des lignes fallacieuses et illégitimes, et ensuite, de laisser sans réponse le long mail que je
vous ai envoyé la semaine dernière...


Continuez donc de publier les éloges de vos amis dont vous encensez les spectacles. Envoyez-vous des fleurs, il faut se faire du bien. Je n'ai jamais vu un journaliste professionnel se targuer
ainsi des remerciements adressés par les personnes dont il juge le travail. Drôle de pied de nez au principe de neutralité... Et continuez de laisser libre cours à vos jugements à
l'emporte-pièce, et de prétendre que le public pensait comme vous alors que TOUT prouve le contraire. Ne prenez pas la peine de publier ce commentaire, il ne s'adresse qu'à vous, et je me
chargerais bien tout seul de faire passer le mot, autour de moi, de votre haut niveau de professionnalisme, d'équité, d'éthique et de politesse...


Cordialement,


Julien Lubek. 



Julien Lubek 31/10/2010



Bonjour, 


je vous remercie pour votre réponse. Je maintiens néanmoins qu'en cette époque de zapping numérique, où vous savez comme moi que, submergé par l'information, l'observateur ne fait souvent que
lire en diagonale les premières phrases des premiers paragraphes des premiers textes qui se présentent sur son écran, afficher une formule comme "la flûte de JL et CR ne convainc pas" alors que
l'histoire de cette production montre qu'elle a plus que convaincu un large public, pose la question, sinon de la légitimité, du moins de la responsabilité de la rédactrice que vous êtes.
Surtout, encore une fois, si vous convoquez à vos côtés et sans son avis, un public liégeois qui n'a rien demandé.


J'imagine que la très forte exposition de votre blog provient de son hébergement par le principal quotidien national français. Contrairement à ce que vous semblez croire, Les Trois Coups
ont, de facto, une envergure extrêmement importante, puisqu'aujourd'hui l'information se collecte via les moteurs de recherche. Si vous apparaissez en premier, c'est donc votre avis qui touchera l'internaute en premier - et il restera peut-être le seul, si ce dernier ne se donne pas la peine de chercher plus bas. Peut-être le
lecteur pressé se contentera-t-il même de la formule expéditive qui vous sert de titre. En tous cas, dans la majorité des cas, il s'arrêtera avant le paragraphe réservé aux commentaires.


Par ailleurs, l'affiliation au prestigieux journal Le Monde prête évidemment à confusion, et je vous parle ici des échos effectivement entendus de la part de lecteurs de votre blog. Sans
vouloir que vos chevilles enflent, soyez donc bien confortée dans l'idée que les "avis" que vous émettez ici, dans leur perception par les lecteurs, dépassent largement le simple témoignage d'un
média secondaire (comme cela aurait été le cas encore il y a 10 ans). 


Tout ceci pour conclure que je ne remets pas en cause votre droit à être déçue par un spectacle et à l'écrire. Mais j'attire votre attention sur le fait que votre position "en haut de l'échelle
médiatique" vous impose une exigence de précision, d'honnêteté, et de pertinence à la hauteur de votre influence. Et que selon moi, certaines formulations de votre compte-rendu, mais surtout les
références aux réactions du public, (venu massivement assister aux dernières représentations sur la foi d'un bouche à oreille indéniable et inhabituel) ne sont pas dignes du degré d'objectivité
et de documentation qu'un lecteur est en droit d'attendre.


Cordialement,
Julien Lubek. 


 



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