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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
De la fourmi au cosmos
Comme chaque année, le Festival d’automne à Paris continue de faire tournoyer ses textes inédits sur la rentrée théâtrale. Halte est donc faite au Théâtre de la Bastille, avec « la Femme qui tua les poissons », un bout‑à‑bout sans queue ni tête des chroniques de l’auteur brésilien Clarice Lispector. Malgré toute l’intelligence et la force du jeu d’Emmanuelle Lafon, on se noie dans ce débordement de mots muets qui n’en finissent pas de ne rien dire.
« la Femme qui tua les poissons »
© Pierre Grosbois
Le placement est libre comme le texte de Clarice Lispector. Ou plutôt le patchwork quelque peu hardi qui en a été fait pour l’occasion. Toutes tirées de la Découverte du monde, un recueil des chroniques de l’écrivain parues dans le Jornal do Brasil à la fin des années soixante, ces séquences à la poésie toute relative s’emboîtent sans cohérence aucune. Ça survole tout un tas de non‑sujets : les taxis, l’insomnie, l’œuf et la poule, le silence, le bruit, le rien, le tout, les fourmis et le cosmos. Amen ! Mais de cette logorrhée informe et peu digeste, qui prétend observer l’humanité vue du ciel, ne ressort pas grand‑chose. Pas même cette fameuse « petite musique », ce moderato cantabile propre à sublimer des monologues décapités de leur sens.
On se dit que peut‑être le filtre de la traduction en aura tamisé la poésie. En aura tué l’essence même. Puis on se laisse malgré tout gagné par l’élégance et l’interprétation délicate et assurée de la comédienne Emmanuelle Lafon quand elle détache les mots en toisant son public : « J’ai arrêté de boire mon café. Le monde ne se connaît pas lui‑même. Nous sommes tellement en retard par rapport à nous‑mêmes. Ce n’est pas notre faute – j’ai bu une gorgée de café – si nous sommes en retard de milliers d’années. ». Soit. Avec ses vrais‑faux airs d’Isabelle Huppert, sa diction impeccable, ses coups d’œil railleurs ou assombris, Emmanuelle Lafon défend sa partition avec grâce et intelligence. Virevoltant sur le plateau dans sa petite robe noire, essayant tout un tas d’escarpins à talons hauts, comme une petite fille joueuse qui fouillerait dans l’armoire de sa mère. Elle y croit, à la fois sensuelle et fière, mais sa détermination ne suffit pas toujours à éclairer ces longs – trop longs – tunnels de texte.
Mise en scène sobre et élégante de Bruno Bayen
Et pourtant, il y avait de l’idée dans cette mise en scène sobre et élégante de Bruno Bayen. D’une part, découper l’espace lumineux avec des petits projecteurs dirigés à vue, oser les zones d’ombre, les projections de paysages doux au sol, placer un micro à pied sur le plateau pour texturer la voix de la comédienne par moments. D’autre part, convier Vladimir Kudryavtsev dans la distribution, un artiste amoureux de musique concrète, chargé de transformer le monologue en un dialogue artistique joyeusement dissonant, où la musique générée en direct répondrait au texte. Entre deux cigarettes, ce grand échalas blond planqué derrière ses lunettes noires balance des samples, des sons préenregistrés et des musiques. Derrière son « bar » ou à proximité, traînent des tourne-disques, des radios vintage, du café, des airs de Nino Rota. Ce côté bidouilleur-performeur à la John Cage parvient même à raviver notre intérêt par petites touches.
Mais pas suffisamment. Notre esprit vagabonde en d’autres endroits, loin, bien loin des fragments de Clarice Lispector. Si bien qu’on esquisse à peine un sourire sur le mode du réflexe quand elle lance ce dernier défi aux analystes dans la salle : « J’ai rêvé qu’un poisson se déshabillait et se retrouvait tout nu ». Oui, et alors ? ¶
Ingrid Gasparini
Les Trois Coups
La Femme qui tua les poissons, d’après la Découverte du monde de Clarice Lispector
Adaptation et mise en scène : Bruno Bayen
Avec : Emmanuelle Lafon, Vladimir Kudryavtsev
Décors et costumes : Renata Siqueira Bueno
Collaboration artistique et lumière : Philippe Ulysse
Collaboratrice à la scénographie : Sabrina Montiel‑Soto
Technique Théâtre de la Bastille : Véronique Bosi
Diffusion et production : Amélie Philippe
Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris
Réservations : 01 43 57 42 14
Du 17 septembre au 14 octobre 2012 à 19 h 30
Durée : 1 h 20
De 14 € à 24 €
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