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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 19:33

Seule, dit-elle


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


« La Femme gauchère », un roman puis un film signés Peter Handke ont marqué les années 1970. Christophe Perton en propose une adaptation théâtrale délibérément moins féministe et plus universelle, où les comédiens excellent, mais où les mots du poète se perdent un peu.

judith-henry-615 unifrance.org

Judith Henry | © Unifrance.org

Dans une banlieue résidentielle, à l’intérieur d’un loft confortable, vit un couple au mariage apparemment réussi. Relations harmonieuses, un enfant épanoui, pas de soucis matériels, des amis. Jusqu’au jour où Marianne, la femme, déstabilise Bruno, le mari, en lui annonçant qu’elle veut vivre seule. Une illumination, dit-elle. Derrière cette volonté soudaine, un désir d’échapper à toutes les dépendances, qui va s’imposer au fil du temps. Entre désarroi fréquent et euphorie passagère, libération intermittente et solitude pesante, déambulations désordonnées et prises de positions assumées, Marianne entre en déviance et fragilise par contagion ses relations avec époux, enfant, amie, et autres personnes de rencontre. Elle n’est ni un avatar de Diogène, ni une novice carmélite, mais quelqu’un qui emprunte avec détermination les chemins chaotiques d’une libération éventuelle.

Bien que vivant dans un milieu sociologiquement identifiable, Marianne incarne peu à peu toutes les femmes et finit par poser un regard plus apaisé sur tout ce qui l’asservissait. À aucun moment, le pire ne se produit. La Femme gauchère est un voyage au pays du temps suspendu. Dans la mosaïque des situations que propose le spectacle, les meilleurs moments sont ceux des échanges du couple quand elle et lui découvrent, par exemple, qu’ils ne savent plus rien l’un de l’autre. À retenir aussi, les rencontres entre Marianne et son éditeur de patron, homosexuel fétichiste pour qui les femmes ne sont que des odeurs. Ou encore les apparitions du père, tendre voltigeur avec son petit-fils, poète à la douce ironie avec sa fille.

Délicate balance

Côté positif : le remarquable travail d’interprétation de Judith Henry, Grégoire Monsaingeon, Yann Collette et Jean-Pierre Malo. Judith Henry (Marianne) d’abord, pour sa subtile trajectoire de femme soumise à femme lucide. Enfouie sous ses longs cheveux, elle repousse souvent la mèche qui cache son front avant de révéler son lumineux visage. Sanglée dans son manteau étriqué, elle se délivre corporellement à mesure que sa volonté de solitude s’affirme jusqu’à réinvestir sa petite robe noire légère qui révèle sa sensualité. Dans un rôle où la parole est forcément économe, elle donne à voir et à sentir avec subtilité toutes les étapes de sa tentative de rédemption, alternant prostration et jubilation, refoulement et sincérité. Superbe travail.

Grégoire Monsaingeon (Bruno, le mari) n’a rien à lui envier. Son personnage fait succéder à la géométrie précise du début une déconstruction physique, passant de l’insolence aimante à la rage machiste. Tantôt lucide, tantôt confus, il va jusqu’au ridicule de l’entêtement. C’est magnifique.

Quant à Yann Colette (l’Éditeur), et Jean Pierre Malo (le Père), comédiens de grande expérience, leur interprétation, tout en finesse et retenue, est pleine d’intelligence, d’humour et d’humanité.

Côté négatif

Côté négatif : quelques-uns des choix de Christophe Perton pour la mise en scène. Scénographiquement parlant, le choix du loft comme lieu unique de la représentation commence à dater, même si en bon connaisseur qu’il est du théâtre allemand contemporain, il bénéficie de l’imprimatur de la Schaubühne de Berlin, où ce type de décor risque de devenir l’Ikéa de l’espace théâtral. De plus, ce lieu unique trop vaste n’arrive jamais à se faire oublier lorsqu’il faut sortir de son huis clos pour aller dans la rue.

Textuellement parlant, on peut s’interroger, malgré le jeu efficace des comédiens, sur les textes en bribes plus qu’en développement qui ne parviennent pas à restituer la densité et la poésie du roman de Peter Handke.

On regrette que la voix off d’André Wilms, grave et charnelle, ne soit pas utilisée plus souvent pour conforter l’importance de l’écriture. Concernant la dramaturgie, les nombreuses citations du langage cinématographique ne sont pas toujours les bienvenues. Plus qu’à des scènes, on assiste fréquemment à des « prises » qui empêchent ou tuent l’émotion. Résultat apparent : froideur ou désinvolture.

Reste cependant, toutes réticences mises à part, un spectacle intelligent et maîtrisé qui, vu au milieu d’un public aux générations mêlées, concentre l’attention et invite à la réflexion. 

Michel Dieuaide


La Femme gauchère, de Peter Handke

Traduction : Georges-Arthur Goldschmidt

Adaptation et mise en scène : Christophe Perton

Avec :

– Frédéric Baron (le Chauffeur)

– Ophélie Clavié (la Serveuse)

– Yann Collette (l’Éditeur)

– Judith Henry (Marianne)

– Vanessa Larré (Franziska)

– Jean-Pierre Malo (le Père de Marianne

– Grégoire Monsaingeon (Bruno)

– Olivier Werner (le Comédien)

– Talid Ariss, Blas Durozier (Stéphane, en alternance)

– André Wilms (voix du narrateur)

Scénographie : Christophe Perton

Lumières : Kevin Briard

Son : Fred Bühl

Costumes : Aude Desigaux

Assistante à la mise en scène : Mirabelle Ordinaire

Régie générale : Camille Faure

Musique originale : The Left Handed Woman de Crime (www.crime-laviesauvage.com)

Production : Scènes & Cités

Coproduction : Théâtre national de Nice-C.D.N.

Avec le soutien du Jeune Théâtre national et de l’E.N.S.A.T.T.

Remerciements à Christian Fenouillat et Marc Lainé

Suhrkamp Verlag est propriétaire des droits de représentations

Scènes & Cités est subventionnée par le ministère de la Culture-D.R.A.C Rhône-Alpes et la région Rhône-Alpes

Durée : 1 h 45

T.N.P. • 8, place Lazare-Goujon • 69100 Villeurbanne

http://www.tnp-villeurbanne.com

Du 12 mars au 16 mars 2013 à 20 heures

Réservations : 04 78 03 30 00

Tournée 2013 :

– Théâtre national de Nice-C.D.N., du 20 mars au 23 mars 2013 à 20 h 30

http://www.tnn.fr

Réservations : 04 93 13 90 90

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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