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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 20:11

Des comédiens ébouriffants


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


À la fin du xviiie siècle, Grimm prédisait à Marivaux un avenir difficile. La postérité le dément chaque jour, et la pièce que nous offre aujourd’hui le Théâtre national de Bretagne est un nouvel exemple d’un auteur aussi divers que fécond.

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« la Fausse suivante » | © Didier Grappe

La Fausse Suivante ou le Fourbe puni (1724) est la huitième pièce de Marivaux. Ce n’est pas la plus connue, loin s’en faut. Sa fortune, comme on disait autrefois, est à éclipses depuis sa création, et la mise en scène de Nadia Vonderheyden n’est que la neuvième depuis 1957, si l’on excepte deux adaptations cinématographiques.

On retrouve ici le procédé du déguisement et du quiproquo cher à Marivaux. Une riche demoiselle parisienne rencontre à un bal costumé le prétendant qu’on lui destine, Lélio. Déguisée en chevalier, elle gagne son amitié et décide de le suivre incognito à la campagne pour mieux faire sa connaissance. Lélio, mis en confiance, lui fait part de son dilemme. Il est amoureux d’une comtesse plutôt riche, mais on lui propose un parti encore plus avantageux : en fait, le chevalier lui-même. Il avoue à ce chevalier qu’il sacrifierait volontiers son amour à sa fortune, n’était un détail fâcheux. Il a passé un accord avec la comtesse aux termes desquels la personne qui rompra le contrat paiera à l’autre un fort dédit. Il demande à son nouvel ami de séduire la comtesse pour le débarrasser de cet ennuyeux contretemps. Le chevalier accepte.

La pièce ne présente pas l’unité des grands textes de Marivaux. Ainsi, le passage sur les Anciens et les Modernes, dans la première scène, est-il une digression, même s’il est drôle et que Marivaux est alors un des chevau-légers des Modernes. De même, la première scène de confrontation entre le chevalier et la comtesse est-elle d’une préciosité un peu surannée. Mais cela ne suffit pas à gâcher notre plaisir. On trouve déjà, dans la Fausse suivante, à travers le personnage de Trivelin et dans la mise en scène du conflit entre l’amour et l’argent, une forme de peinture sociale qui se développera chez le romancier du Paysan parvenu et de la Vie de Marianne. Et surtout, les délicieuses ambiguïtés du langage qui cache autant qu’il dit et les sortilèges du théâtre où chacun joue un rôle sont ici partout présents.

Un précurseur des valets de Beaumarchais

Le texte est servi par des comédiens remarquables, et il est difficile de décerner la palme à l’un(e) plutôt qu’à l’autre. Commençons par Julien Flament, qui est un Trivelin particulièrement truculent. Le rôle s’inscrit dans la tradition de la vieille comédie italienne qui faisait dire à un critique de l’époque : « Il y a du faible, du bas […] dans le rôle de Trivelin ». Mais sa claire revendication sociale en fait aussi un précurseur des valets de Beaumarchais. La mise en scène de Nadia Vonderheyden le tire vers le burlesque, et Julien Flament l’assume avec allégresse, allant même jusqu’à déconcentrer ses partenaires dans une scène bouffonne. Mohand Azzoug compose un Arlequin benêt et sentimental à souhait. Lélio (Arnaud Troalic) assume crânement son rôle de séducteur désinvolte, cynique et un peu veule. Catherine Baugué est une comtesse tout en nuances et en délicatesse. C’est, quasiment jusqu’à la fin, le seul personnage naïf de l’histoire. Les inflexions très variées de sa voix bien posée, son maintien et sa gestuelle savent nous rendre sensibles la progression et les tourments d’un amour naissant, malgré le langage corseté imposé par l’époque. Enfin, Laure Mathis, malgré une taille et une voix qui ne l’y prédisposaient sans doute pas, porte avec brio le personnage travesti du jeune chevalier, le rôle le plus écrasant de la pièce.

Loin des décors réalistes, bourgeois parfois, qui caractérisent souvent les mises en scène de Marivaux, la scénographie de Nadia Vonderheyden et Christian Triole a choisi l’artifice. La scène, qui tient des abords d’un bal masqué et du manège, constitue un espace privilégié pour cette pièce drôle, même si la conclusion en est amère, particulièrement animée et souvent plus fine qu’il n’y paraît. 

Jean-François Picaut


La Fausse Suivante, de Marivaux

Mise en scène : Nadia Vonderheyden

Avec : Mohand Azzoug, Catherine Baugué, Julien Flament, Laure Mathis, Arnaud Troalic, Nadia Vonderheyden

Dramaturgie : Michèle Antiphon

Lumières : Ronan Cahoreau-Gallier

Son : Jean-Louis Imbert

Scénographie : Nadia Vonderheyden et Christian Tirole

Costumes : Éric Guérin

Maquillages : Cécile Kretschmar

Production : espace Malraux-scène nationale de Chambéry et de la Savoie ; coproduction Théâtre national de Bretagne-Rennes ; M.C.2-Grenoble ; Théâtre Vidy-Lausanne ; Scène nationale de Sénart ; maison de la culture de Bourges

Théâtre national de Bretagne, Centre européen théâtral et chorégraphique • salle Serreau • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

http://www.t-n-b.fr/fr/saison/fiche.php?id=820

Réservations : 02 99 31 12 31

Du 15 janvier au 2 février 2013 à 20 heures (relâche les 20, 21, 27 et 28 janvier)

Durée : 2 h 10

25 € | 21 € | 10 € | 8 €

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92022 Nanterre cedex

Location : 01 46 14 70 12

Du 15 mai au 25 mai 2014, du mardi au samedi à 20 heures, jeudi à 19 h 30, dimanche à 15 h 30

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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