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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 22:16

Au royaume des fous, Nada Strancar

est reine

 

C’est dans le Petit Théâtre de Villeurbanne, en attendant la réouverture de son grand frère le Théâtre national populaire, qu’est représentée pendant ce mois d’octobre « la Fable du fils substitué », pièce du dramaturge italien Pirandello. Un spectacle dont il me reste encore une étrange impression de malaise. Un malaise qui peut s’expliquer par l’écriture incisive de l’auteur. Mais, peut-être avant tout, un malaise qui peut s’expliquer par le jeu des comédiens et par la mise en scène, qui poussent les spectateurs dans leurs retranchements par des sollicitations visuelles et auditives qui les saisissent.

 

La pièce, dont le thème est tiré d’un conte populaire, traite de la douleur d’une mère : « Si vous voulez entendre cette fable nouvelle […], croyez à mes larmes de mère nées d’un malheur ». Ce malheur, c’est le sien, celui d’une mère qui ne parvient pas à accepter que son fils est un être difforme et faible d’esprit. La folie l’envahit, et elle se réfugie dans la croyance que son véritable fils lui a été enlevé par « les dames » (les sorcières), lesquelles l’ont remplacé par un être contrefait. Dès lors, elle n’aura de cesse de retrouver cet enfant, la réplique « Je veux mon fils ! » devenant ainsi le leitmotiv de la pièce. Mais, un jour, un bateau étranger amarre au port, avec à son bord un jeune prince venu se soigner sous le soleil italien. Serait-ce le fameux « fils substitué » au berceau ?

 

Le spectacle qui nous est proposé ici comporte de la musique, de la danse et du chant. Cette variété dans les formes de représentation est à lier à la variété des registres et des tons de la pièce. Ainsi, à une scène sombre dans laquelle les personnages en présence sont des paysans pétris de croyances populaires, succède une scène de café bigarrée où des filles de joie et la patronne se rient de ces superstitions et les dénoncent comme « prétexte à escroquer ». En tout cas, Anne Benoit incarne avec passion cette mère éplorée qui sombre dans la folie, passant d’une voix grave et rauque, lorsqu’elle nous confie son malheur, à des aigus déchirants qui expriment la douleur qui la ronge. Néanmoins, on peut regretter les moments où la comédienne cache son visage entre ses mains pour pleurer, car nous aurions préféré lire ses pleurs sur son visage si expressif. En outre, j’ai été décontenancée par la scène du café. Cette scène commence piano, avant de basculer fortissimo dans un joyeux – mais inquiétant – brouhaha sonore et visuel, avec des personnages qui dansent, qui chantent et qui montent sur les tables. J’avoue que ce brouhaha m’a mise mal à l’aise, je me suis sentie perdue dans cet univers chatoyant, désordonné et confus, qui détonne avec l’univers dépouillé qui dépeint le chagrin de la mère. Mais peut-être qu’il s’agit de montrer, par ce contraste, tout le malheur d’une mère aveuglée par sa peine et qui se retrouve seule au monde sans son fils.

 

Par ailleurs, la folie est déclinée sous plusieurs formes. Celle de cette mère dans un premier temps, quoiqu’elle refuse de se considérer comme folle : « assourdie par le désespoir, mais je ne suis pas folle ». Elle s’invente une histoire pour ne pas affronter la réalité qui l’accable, à savoir la misère et la naissance d’un enfant difforme. Celle aussi de l’enfant débile qui a reçu le surnom de « Fils-de-roi ». Celle, enfin, jouée cette fois, du prince qui aspire à « perdre la tête ! N’avoir plus sa raison ! » face à deux conseillers qui ne savent plus que penser, qui se demandent s’« il a perdu la boule » ou s’« il s’est moqué » d’eux. À cet égard, les comédiens qui utilisent magnifiquement trois registres très différents pour incarner ces trois types de folie nous poussent à nous interroger sur la folie de ce monde qui nous est conté (et donc sur la folie de notre propre monde ?). En outre, le jeu avec les lumières et la bande-son nous fait pénétrer dans l’univers inquiétant de ces folies, avec ces rires glaçants et angoissants qui scandent la pièce et qui empêchent le spectateur d’être serein dans son fauteuil.

 

Quant aux décors, ils sont substitués sur scène par les comédiens eux-mêmes avec ingéniosité, car leurs déplacements sont parfaitement intégrés à la pièce. Et les rideaux qui s’ouvrent et qui se ferment alternativement voilent et dévoilent tour à tour l’espace scénique – et, métaphoriquement, la réalité –, dans un formidable jeu de lumières qui permet de faire émerger des ambiances multiples. Enfin, le mensonge théâtral est interrogé régulièrement. Depuis les comédiens qui s’adressent aux spectateurs jusqu’au jeu du théâtre dans le théâtre, que souligne Pirandello à travers des répliques telles que « Rien n’est vrai, mais tout peut être vrai. Il suffit de le croire ». Les personnages accentuent d’ailleurs cette convention théâtrale : « Preuves ? Je vous dis que j’ai vu. ». Car la parole, au théâtre, vaut pour acte. Alors, je ne vous dirai plus qu’une chose : allez au Petit Théâtre du T.N.P. et « croyez, croyez » ! 

 

Lison Crapanzano

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


La Fable du fils substitué, de Luigi Pirandello

Production Théâtre national populaire • 69100 Villeurbanne

Texte français : Gérard Genot

Mise en scène : Nada Strancar

Avec : Anne Benoit, Laurence Besson *, Sébastien Coulombel, Thomas Fitterer, Julien Gauthier *, Juliette Rizoud *, Clara Simpson, Clémentine Verdier * (* comédiens de la troupe du T.N.P.)

Scénographie : Philippe Miesch

Costumes : Thibaut Welchlin

Lumière : Julie-Lola Lanteri-Cravet

Son : Laurent Dureux

Coiffures, maquillage : Françoise Chaumayrac

Conseiller littéraire : Gérald Garutti

Régie générale : Michaël Lacroix

Assistante à la mise en scène : Audrey Laforce

Assistant aux costumes : Benjamin Moreau

Photo : © Christian Ganet

Avec la participation artistique de l’E.N.S.A.T.T. et du Jeune Théâtre national et l’aide de la région Rhône-Alpes pour l’insertion des jeunes professionnels

Avec le soutien du département du Rhône

Petit Théâtre du T.N.P. • derrière le T.N.P., rue Louis-Becker • 69100 Villeurbanne

Réservations : 04 78 03 30 00 ou www.tnp-villeurbanne.com

Du 15 octobre au 1er novembre 2009 à 20 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 35

23 € | 18 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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