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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 14:14

La culpabilité portée en croix


Par Claire Néel

Les Trois Coups.com


« Il ne faut pas se fier aux apparences, il faut se méfier de l’eau qui dort… » « La Douce » ment : la nouvelle de Dostoïevski dont elle est le titre est loin d’être apaisante, même si elle est jouée dans le bien nommé Théo Théâtre… La compagnie Les Balbucioles (encore un nom inspirant : méfiance !) s’en empare et en fait un spectacle sans compromis. La dureté, la bêtise aussi, des sentiments et comportements humains sont explorées, dans toute leur brutalité.

Chaque aventure naît par des rencontres. Ce spectacle a une jolie histoire. Estelle Gapp (metteuse en scène) avoue au comédien Guillaume Tavi qu’elle a aimé sa présence, même brève, dans le Dom Juan de Molière auquel elle vient d’assister. Plus tard, Guillaume vient découvrir le travail d’Estelle, avec la pièce le Testament de Zorro… L’an dernier, il lui remet un texte auquel il tient beaucoup, en lui demandant d’en faire la mise en scène. C’est la Douce de Dostoïevski. Deuxième rencontre, deuxième alchimie. Le texte secoue profondément Estelle Gapp. Oui pour le projet commun ! Guillaume Tavi propose Ophélie Humbertclaude pour être sa partenaire de jeu, une comédienne également violoncelliste. Il reste à construire…

Cette Douce-là est donc une affaire de cœur, une histoire de confiance instinctive. C’est aussi une adaptation. Guillaume Tavi en a réalisé la traduction. Il n’est pourtant pas l’ombre d’un Russe, mais bel et bien un amoureux de la Russie, dont il a rapporté la version originale de Saint-Pétersbourg, désormais vivante sur une île de France… On a le plaisir d’y entendre quelques phrases dans leur langue d’origine, comme autant de ritournelles fantômes. Les moments jugés trop abstraits, pas assez théâtraux, ont été coupés par l’équipe des Balbucioles : des extraits philosophiques, voire théologiques, ou des envolées lyriques sur le sentiment de culpabilité. La trame dramatique est ainsi conservée dans son intégralité. Le « presque » monologue n’est pas alourdi par des considérations peu scéniques. Pourtant, c’est un exercice difficile. Tout comme le sujet de la nouvelle.

« la Douce » | © Estelle Gapp

« La Douce » est l’épouse de l’homme qui s’adresse à nous, celui qui nous demande de l’écouter parce qu’il veut « mettre de l’ordre dans sa tête ». Sa Douce vient de se jeter par la fenêtre. Morte. Il nous raconte obsessionnellement ce qu’il gardait dans le ventre depuis qu’il s’était autoproclamé « spécialiste du silence ». Être silencieux, c’est rester « une énigme pour sa femme ». Il décrit la façon dont il se taisait ou combien il se faisait méchant et ultra-rigide pour qu’elle le respecte, pour qu’elle sente sa « supériorité de mari ». Il cherche à savoir comment c’est arrivé, quel chemin a emprunté la mort pour s’insinuer dans la volonté de la jeune suicidée. On devine que le silence et la lâcheté ont permis toutes les interprétations hasardeuses et la paranoïa. Le rapport de forces prend alors la place de l’amour, la culpabilité s’épaissit comme de la rouille sur un piège à loup, et ne cesse jamais de grossir. Contrairement à la vie bien sûr, qui se brise d’en avoir été étouffée. Le texte, déjà, soulève en nous la colère et la révolte.

La mise en scène et l’interprétation nous contraignent, elles aussi, à éprouver ces sentiments. On est incapable d’aimer le personnage masculin, ce qui détermine une réaction ambivalente : d’un côté, le spectacle est fort, incontestablement, et, de l’autre, le spectacle est très sombre, donc un peu pesant parfois. Un peu plus d’humour aurait pu nous rendre l’homme attachant. Et la fatalité sordide de cette histoire aurait été plus horrible encore, la façon qu’elle aurait eu de nous parvenir plus surprenante.

La mise en scène, en tout cas, est cohérente et humble. Surtout, on est touché. La gravité de la pièce est assumée d’un bout à l’autre, et c’est en cela que je trouve le spectacle sans compromis. Il ressemble à un témoignage, celui d’une mécanique aux airs de fait-divers, dont on constate l’existence, impuissant mais conscient. Quant à la scénographie, elle est simple et subtile. Avec quelques éléments, elle inscrit une ambiance et des rapports à la vie, à l’autre, à soi… Son axe est un lit. Sans matelas. À barreaux. On n’a pas envie de s’y lover. Il fait plutôt figure de cage pour un fauve ou de prison pour un homme, pour l’homme que l’on voit sur scène et qui nous dégoûte.

Contrairement à l’imagerie suscitée par ce lit, des moments de respiration desserrent, un peu, l’étau. Quelques silences où tout résonne, mais surtout la présence trouble de la Douce, très belle et habitée Ophélie Humbertclaude. Elle semble avoir plusieurs visages, et cette sensation est finement distillée par la mise en scène. L’ambiguïté est incessante, intéressante. Ce que l’on retient de cette pièce, plus fort que tout : la culpabilité est une invention perfide, inutile et périmée. 

Claire Néel


La Douce, d’après Dostoïevsky

Traduction Guillaume Tavi

Compagnie Les Balbucioles • 20, rue du Maréchal-Juin • 94700 Maisons-Alfort

06 64 43 65 50

contact@lesbalbucioles.com

www.lesbalbucioles.com

Mise en scène : Estelle Gapp

Assistant à la mise en scène : David Mallet

Avec : Ophélie Humbertclaude et Guillaume Tavi

Théo Théâtre • 20, rue Théodore-Deck • 75015 Paris

Réservations : 01 45 54 00 16 – www.theotheatre.com

Du 3 octobre au 29 novembre 2009, samedi à 20 heures et dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 15

20 € | 16 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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