Mardi 17 novembre 2009 2 17 /11 /2009 14:04

Douce à en mourir

 

L’œuvre romanesque de Dostoïevski est surtout connue pour ses épopées volumineuses. Sous ces pavés, Estelle Gapp a mis au jour « la Douce », une nouvelle en forme de « chronique ordinaire de la tyrannie conjugale ». Ce huis clos, servi par deux comédiens remarquables, est à découvrir au Théo Théâtre.

 

la fin du xixe siècle, en Russie, dans l’espace confiné d’une chambre, un homme rassemble les souvenirs de sa vie conjugale, de la lente dégradation des liens jusqu’à leur rupture tragique. Ce prêteur sur gages, ancien militaire démissionnaire, consacrait son énergie à faire fortune quand il a rencontré une jeune femme. Il l’a épousée, croyant la sortir de la misère. Prenant à témoin un auditoire imaginaire, son public, il essaye de comprendre l’échec de son couple, se justifie et interroge sa culpabilité mais aussi ses sentiments. Car cette pièce questionne l’amour lui-même : existe-t-il ou n’est-il que calcul, mu par les seuls intérêts personnels ? N’est-il pas aliénation et étouffement du conjoint ? N’est-il pas mépris de l’autre ? Aimer est-il seulement possible ? Aimer, c’est détruire un peu. Pourtant écrit en 1876, ce texte a des accents d’une grande modernité.

 

L’adaptation d’Estelle Gapp lui a été suggérée par Guillaume Tavi, qui lui offre et la traduction et l’acteur principal de la pièce. Le présent spectacle est donc le fruit d’une rencontre entre un auteur, ou un traducteur, et un metteur en scène. La mise en scène s’en ressent puisqu’elle mêle la lecture de Tavi et celle de Gapp, restituant à l’œuvre toute sa polysémie. Car cette Douce est ouverte à plusieurs interprétations et ne charge pas de culpabilité un seul des protagonistes. Évoque-t-elle l’asservissement de la femme dans le mariage ? L’étouffement de la vitalité féminine par l’emprise de l’homme ? La difficulté à aimer juste comme il faut, à la bonne distance ? Ou est-elle une charge contre les autorités politiques et religieuses qui entendent régenter l’intimité du couple et de la famille ? Féministe avant l’heure, athée et anarchiste, ce texte ne cesse d’interroger nos idées du couple.

 

 « la Douce », Ophélie Humbertclaude et Guillaume Tavi | © Estelle Gapp 

 

Tout se joue dans la chambre conjugale, autour d’un lit dont il ne reste que l’ossature. Ce lit est une belle trouvaille : vide de tout sommier et matelas, fragile, il est la métaphore d’un amour non abouti, qui n’est que l’ombre de lui-même, mais aussi de la cage de culpabilité et de non-dits dans laquelle le couple s’est enfermé. Ophélie Humbertclaude et Guillaume Tavi en font le troisième acteur de la pièce. La jeune femme, pétillante de vie, interprète son rôle tout en verticalité, dansant dessus tel un funambule ou un fantôme. Le vieux mari, usurier et avare, adopte un jeu « terre à terre », plus horizontal, rampant à la manière d’un reptile, d’une limace ou d’un serpent.

 

Dans un coin trône un Gramophone, dont la signification peut échapper au premier abord. S’il évoque la passion du mari pour l’opérette, il est surtout utilisé comme son exutoire : tantôt son pavillon fait office de déversoir où l’homme vient crier sa culpabilité, tantôt il devient le porte-voix de sa colère envers Dieu et l’État.

 

Le jeu des comédiens est posé, leurs silences habités. Guillaume Tavi passe en nuance de la sérénité à une inquiétude qui confine à la folie. Ses reprises en russe scandent le texte d’une sorte de leitmotiv, entre obsession et litanie. Elles soulignent les dimensions d’introspection et d’ouverture à l’au-delà qui traversent la pièce : cet homme perdu dans son remords cherche en vain à revenir sur son passé pour le retenir et confesse qu’il n’a pas su aimer sa femme comme il l’aurait désiré. Sans manichéisme, sans pointer un coupable facile, cette pièce interroge la difficulté d’aimer. Vraiment. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


La Douce, d’après Fedor Dostoïevski

Édité chez Actes Sud, coll. « Babel »

Traduction pour cette mise en scène : Guillaume Tavi

Cie Les Balbucioles • 20, rue du Maréchal-Juin • 94700 Maisons-Alfort

06 64 43 65 50

contact@lesbalbucioles.com

www.lesbalbucioles.com

Mise en scène : Estelle Gapp, assistée de David Mallet

Avec : Ophélie Humbertclaude, Guillaume Tavi

Théo Théâtre • 20, rue Théodore-Deck • 75015 Paris

Réservations : 01 45 54 00 16 ou www.theotheatre.com

Du 3 octobre au 29 novembre 2009, les samedi à 20 heures et dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 15

20 € | 16 €

Publié dans : Île-de-France | 2009-2010 - Par Les Trois Coups - Réagir ? - Voir les 0 commentaires - Partager    
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