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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 21:44

« Le théâtre que je préfère, c’est justement celui qui saisit la société en diagonale »


Par Juliette Rabat

Les Trois Coups.com


À partir du texte de la dernière interview donnée par Jean Genet avant sa mort, Dieudonné Niangouna glisse ses mots dans ceux du dramaturge disparu. Artiste associé au Festival d’Avignon 2013, l’auteur, metteur en scène et comédien né à Brazzaville livre, sous la direction de Catherine Boskowitz, un dialogue imaginaire à deux voix captivant.

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« la Dernière Interview » | © Audrey Dupas

Au commencement, il y a l’attente et un silence de mort troublant. Une atmosphère glaciale que le plateau épuré éclairé d’une lumière crue peine à réchauffer. Une table, deux chaises, une caméra, une télévision dans un coin et quatre grands panneaux verticaux dans le fond qui tiennent lieu d’écran. Dans ce décor impersonnel de salle de classe, Catherine Boskowitz, notes en main, attend. Et le public, inquiet, impatient, intrigué, avec elle. Comme s’il fallait dès le départ que le spectateur soit placé dans le même état d’inconfort et de malaise que le journaliste.

Car l’arrivée de l’interviewé, répondant tantôt avec les mots de Genet, tantôt avec les siens, ne fait rien pour apaiser ce sentiment. Dieudonné Niangouna, mains dans les poches et dos voûté, tourne de longues minutes autour du public comme un lion en cage, s’en va, revient, repart, s’arrête pour fixer un spectateur. Jean Genet le provocateur joue, esquive, tente de fuir l’exercice, de le plier à ses propres règles. Sa parole est d’abord parcellaire, arrachée de haute lutte par Catherine Boskowitz, qui reprend ici les questions posées en 1985 par le journaliste de la B.B.C. Nigel Williams au dramaturge, quelques mois avant sa mort *. Puis elle s’étoffe à mesure que Genet relâche la garde.

Avec un talent d’acteur incroyable, le comédien d’origine congolaise passe ou plutôt glisse, au fil du dialogue qui se met peu à peu en place, d’une identité à l’autre, aidé dans cette transition par l’arbitrage discret de Catherine Boskowitz. Les mots de l’écrivain disparu et les siens traversent les époques et les continents pour entrer dans une fascinante résonance où il est question de création, de norme, de bateaux et de langue. L’espace ouvert et informel offert par la grande salle de la Maison des métallos permet, précisément, au personnage de sortir du cadre conventionnel de l’interview filmée qui lui répugne : ainsi Genet-Niangouna disparaît-il et réapparaît-il de notre champ de vision comme de celui de la caméra qui tente de le filmer, électron libre insaisissable qui ne tient pas en place.

Stratégie d’évitement

À l’enfermement que représente le cadre de la caméra et le studio où elle a lieu, il oppose un mouvement continuel qui s’efforce de gommer la frontière opposant l’espace de représentation au public. Comme s’il voulait toujours se tenir « hors champ ». Rapidement, il va imposer son propre rythme à l’interview, inversant les rôles et les postures comme pour ne pas se sentir prisonnier des « foyers anglais » et de nos regards scrutateurs. Il reprend le dessus, habite de plus en plus l’espace, scénique cette fois, par sa voix et ses gestes, prenant soin néanmoins de toujours se placer là où on ne l’attend pas. L’animal effarouché se laisse peu à peu apprivoiser.

La forme de la performance choisie par Catherine Boskowitz, doublée d’une installation vidéo et sonore, répond particulièrement bien au format de l’interview. Ce « drôle d’objet théâtral », comme elle le qualifie elle-même, permet de rendre sensiblement présente, via l’image, le son et le jeu, la voix de Jean Genet, prolongée, enrichie, nourrie par celle d’un metteur en scène et dramaturge contemporain. Le lourd dispositif technique que requiert l’interview filmée, et la nécessaire distanciation qu’elle implique, est habilement contrebalancé par la présence saisissante de Dieudonné Niangouna sur scène.

L’utilisation originale qui est faite de l’espace et le charisme confondant du comédien placent le spectateur, de théâtre et de télévision à la fois, dans une posture déroutante : tantôt déconcerté, tantôt séduit, partie prenante de la performance, c’est d’abord lui qu’on tente d’arracher à sa nonchalante torpeur. Comme s’il était l’ultime refuge de la subversion. 

Juliette Rabat


* Le texte de l’interview est disponible dans l’Ennemi déclaré, textes et entretiens choisis 1970-1983, de Jean Genet (Gallimard)


La Dernière Interview

Cie A.B.C. (Aubervilliers bande comédie) et Collectif 12 • friche André-Malraux • 174, boulevard du Maréchal-Juin • 78200 Mantes-la-Jolie

01 30 33 22 65

Site : collectif12.org

Courriel : lacompagnieabc@gmail.com | communication@collectif12.org

Conception et mise en scène : Catherine Boskowitz

Avec : Catherine Boskowitz et Dieudonné Niangouna

Assistante à la mise en scène : Karima el-Kharraze

Création sonore : Benoist Bouvot

Création lumière : Laurent Vergnaud

Conception scénographique : Jean-Christophe Lanquetin

Création vidéo : Jonathan Debrouwer

Régie du spectacle : Claire Dereeper

Régie son et vidéo : Yoris Van den Houte

Avec le soutien de la D.R.A.C. Île-de-France, du ministère de la Culture et de la Communication, du Collectif 12 et de Confluences

Maison des métallos • 94, rue Jean-Pierre-Timbaud • 75011 Paris

– Métro : Couronnes, Parmentier

– Bus : 96

Réservations : 01 47 00 25 20

Site du théâtre : http://www.maisondesmetallos.org/2012/12/18/la-derniere-interview

Courriel de réservation : reservation@maisondesmetallos.org

Les 7, 8, 9, 14, 15, 16, 21, 22 et 23 février 2013 à 21 heures

Durée : 1 h 15

14 € | 10 € | 8 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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