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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 19:22

Complexité comique

des relations aux autres


Par Savannah Macé

Les Trois Coups.com


Dans la même idée que le collectif Crème au Off d’Avignon 2012, mais ici avec davantage de talent, la Cie Mademoiselle S s’empare de deux pièces courtes d’Anton Tchekhov et les monte sur la scène de L’Essaïon. « La Demande en mariage » et « l’Ours » se succèdent dans une énergie commune : celle d’un comique efficace et entraînant qui met de la couleur et éclaircit une réalité humaine parfois consternante.

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« la Demande en mariage » et « l’Ours» | © D.R.

Ces deux pièces en un acte relatent la difficulté de la maîtrise de soi au sein d’un contexte où l’amour règne secrètement. Les personnages se cherchent et se provoquent afin de prendre le pas sur l’autre. La Demande en mariage nous dépeint le portrait loufoque d’un prétendant, d’une jeune fille et de son père. Les convenances et les bonnes manières disparaîtront au profit d’une guerre fondée sur la qualité d’argumentation et la force de persuasion. Les personnages s’éloignent du sujet premier, et la situation dégénère, allant presque jusqu’à l’irréparable.

Dans l’Ours, il est également question d’une lutte entre un homme et une femme. Il s’agit d’une farce dans laquelle deux propriétaires, à fleur de peau, tentant de défendre leurs biens communs, tombent dans la colère et l’acharnement. Leur entêtement cédera pourtant sous le poids de sentiments bien plus doux.

Dans ces deux pièces, Tchekhov nous expose, avec délicatesse et humour, l’éternelle complexité des rapports entre l’homme et la femme. Tant qu’il y aura de la vie, le sujet sera toujours d’actualité. Dans ces farces aux expressions atypiques et aux retournements de situations amusantes, le mot de la fin revient toujours au pouvoir de l’amour. À travers un climat régi par l’énervement et une sensibilité profonde, l’auteur nous rappelle que l’entente et la fusion entre deux êtres est au cœur de la vie. L’amour règle tous les problèmes, soigne les blessures et efface les discordes.

Ainsi, le texte trouve sa pleine puissance dans l’évolution bien maîtrisée, tout en subtilité, d’une situation calme qui dégénère subitement, provoquant la surprise. De plus, au‑delà des plaisanteries et des querelles futiles, la peinture d’une certaine société russe, chère à Tchekhov, apparaît en fond. La peur de la solitude et de la dépendance à l’autre ne disparaît jamais entièrement de l’œuvre de ce dramaturge, qui se questionne sans cesse sur le sens de la vie.

Un charisme et une présence

Les personnalités de ces six personnages évolueront tour à tour sur une scène quasiment nue, dépouillée de tout artifice. L’accent est vraiment mis sur le texte, dans l’idée d’un défi à relever pour les comédiens. Il s’agit de créer une ambiance, un décor, sans appui matériel, juste par le biais d’un caractère et d’un physique. Le défi est relevé avec brio et beaucoup d’habileté. Ainsi, le décor de la Demande en mariage n’est composé que d’un banc et d’un fauteuil d’extérieur, mais les acteurs parviennent à instaurer un climat particulier. Nous « voyons » l’espace de la maison, ainsi que le jardin, qui sont pourtant à peine signifiés. En outre, la structure en pierre et basse de plafond du théâtre établit une atmosphère d’intimité qui renforce l’intrusion dans la vie de ces curieux propriétaires.

Il est de même pour l’Ours, où les deux meubles ont été déplacés et un portrait du défunt mari ajouté. Ici, domine une ambiance plus glaciale : celle du deuil et du chagrin. La visualisation du décor et des espaces intérieurs et extérieurs est amplifiée par le jeu des lumières. Parfois claires, tendant vers le jaune pour signifier le soleil d’un jardin, tantôt plus sombres afin d’illustrer l’enfermement d’une maison.

La mise en scène est alors au service du texte, elle lui est dévouée. Il n’y a pas de partis pris extravagants, mais une volonté de lui rester fidèle dans les déplacements et dans le jeu. Les comédiens s’agacent mutuellement et se défient. Il y a tout un jeu dans l’occupation de l’espace autour de la poursuite de l’autre. L’acharnement est illustré avec ses conséquences physiques. Ainsi, le prétendant de la Demande en mariage multiplie les chutes et les maladresses. La gestuelle renforce le comique, un peu trop, d’ailleurs, par les dégringolades trop nombreuses qui donnent à la pièce des airs de bouffonnerie.

Prolonger la dynamique

Concernant l’Ours, la gestion des espaces est davantage maîtrisée et l’humour moins « gaffeur ». Le passage entre les deux pièces est original. La volonté de la metteuse en scène, Sophie Parel, est de prolonger la dynamique qui s’est emparée du plateau. Elle se traduit par la présence continue sur scène du personnage féminin, dans l’état de tristesse qui clôt la Demande en mariage, et qui illustre sa situation au début de l’Ours.

Les comédiens éclairent la scène et maintiennent l’attention des spectateurs grâce à leur dynamisme. Tous, avec un jeu et une personnalité différente, rendent hommage à Tchekhov. Dans les deux pièces, Aliocha Itovich excelle dans l’art de la dérision et ne cesse de provoquer des rires. Avec un air à la Jack Nicholson, sa maîtrise des expressions le gratifie d’un visage passant aisément, avec beaucoup de précision, de la nervosité à l’émerveillement, à la colère et à la bêtise.

C’est également le cas de Laurent Richard, dont le travail sur la voix et la tenue du corps lui permet de présenter deux personnages opposés, mais aboutis. Père aimant et homme précieux, presque maniéré dans la Demande en mariage, il se transforme en officier rustre et sauvage dans l’Ours. C’est dans cette capacité à tenir deux rôles aussi distincts que réside le talent de ce comédien aux multiples facettes. Enfin, Sophie Parel, qui est au‑devant et derrière la scène, apparaît d’abord comme une jeune fille « fleur bleue », peut‑être un peu godiche et têtue. Malheureusement, l’hystérie prendra vite le pas sur le reste, dépassant parfois les limites audibles et supportables. Son jeu est davantage plaisant et modéré dans l’Ours, où le costume de la veuve éplorée et influençable lui sied à ravir.

Brillante réussite

Ce montage de deux pièces est une brillante réussite. Les comédiens nous amènent, pour notre plus grand plaisir, dans l’univers intime et hilarant de Tchekhov. Sans fausse note, la Cie Mademoiselle S est presque parvenue à éviter les pièges que tend parfois le registre comique. Loin des clichés et des excès, les comédiens parviennent à recréer toute l’ambivalence du propos de l’auteur. Avec un véritable dynamisme, une relation de complicité et une aisance remarquable, ils nous font les témoins et les juges des deux situations cocasses créées par Tchekhov. 

Savannah Macé


La Demande en mariage et l’Ours, d’Anton Tchekhov

Compagnie Mademoiselle S • 21, rue Chanzy • 78220 Viroflay

01 42 00 21 95

Site : http://fr-fr.facebook.com/CompagnieMademoiselleS

Courriel : cie.mademoiselle-s@hotmail.fr

Mise en scène : Sophie Parel

Avec, en alternance : Jérémy Bardeau, Philippe Collin, Aliocha Itovich, Sophie Parel, Karine Pinoteau, Laurent Richard

Costumes : Catherine Lainard

Décors : Jacques Tolosa

Création lumière : Antonio de Carvalho

Musique : Virginie Desfosses

L’Essaïon • 6, rue Pierre-au-Lard • 75004 Paris

Site du théâtre : http://www.essaion-theatre.com/

Réservations : 01 42 78 46 42

Du 3 septembre 2012 au 15 janvier 2013, lundi et mardi à 20 heures

Durée : 1 h 15

20 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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