Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 15:28

Une écriture en scène : de la poésie

au drame

 

Il y a des écritures pour chaque tempérament humain. « La Coupe et les Lèvres », poème dramatique de Musset, est celle d’hommes intellectuellement torturés. Il y a des mises en scène qui font plus ou moins entendre l’écriture d'un auteur et ses caractéristiques propres. Celle de Jean-Pierre Garnier y excelle.

 

coupe-et-les-levres antonia-bozzi

« la Coupe et les Lèvres » | © Antonia Bozzi

 

L’homme de presque toutes les tortures intellectuelles s’appelle Charle Frank. Il a vingt ans. Et à vingt ans, que fait-il ? Il brûle la chaumière de son père, entrave matérielle qui le reliait à son passé. Désormais libre, il part et s’en remet ou bien à Dieu ou bien « au hasard, si Dieu n’existe pas ». Tout ce qu’il va vivre par la suite, il le vivra jusqu’au bout. Car il brûle d’une fièvre que l’incompréhension du monde a allumée en lui : « Dis-moi donc, en ce cas, dis-moi, mère imprudente [la création] / Pourquoi m’obsèdes-tu de cette soif ardente, / Si tu ne connais pas de source où l’étancher ? (acte IV, scène i).

 

Il veut tout ou rien. Il exècre la lâcheté, le mensonge, l’hypocrisie, la pâle tiédeur de l’amour. Lui qui n’est rien, jeté là dans le monde, lui qui ne dépend de personne d’autre que lui, il remet tout en question, à tout moment. Est-ce de l’orgueil ? Oui, car l’orgueil lui paraît être la seule beauté possible en ce monde. Mais l’orgueil ne saurait pourtant le satisfaire : il aspire malgré tout au repos de son âme. La solution ? La mort sans doute, mais l’amour aussi. L’Amour d’une innocente, d’une vierge. Seulement voilà : il a côtoyé si longtemps la Haine que celle-ci ne saurait lui laisser le loisir d’aimer.

 

Il s’agit d’un très beau texte, donc, à la fois plein de poésie et chargé de sens. C’est aussi un texte difficile parce qu’en vers, parce que subtil. C’est surtout un texte dramatique qui, à première vue, ne demande pas à être mis en scène : toute représentation semble, en effet, devoir se résumer à une simple diction du texte. Et pourtant…

 

Une mise en scène qui profane le texte ?

Et pourtant Jean-Pierre Garnier met en scène ce poème dramatique, et ce, de manière remarquable. À quoi cela tient-il ? Au fait, à notre avis, qu’il se réapproprie réellement le texte, qu’il le profane parfois, qu’il le remodèle souvent. Ce faisant, il rend nécessaire et utile sa mise en scène.

 

Concrètement, cela se traduit d’abord par une distribution particulière. Plusieurs comédiens (hommes et femmes confondus) jouent Frank, tantôt ensemble, tantôt alternativement. Il en va de même des rôles féminins. L’interprétation se dote alors d’une dimension quasiment ludique : les phrases volent d’un comédien à l’autre, avant d’être portées par le chœur puis de s’incarner dans un nouveau corps. Et ainsi, elles s’enrichissent de sens.

 

Cela se traduit ensuite grâce à une réécriture par sélection. Tout n’est pas dit, et d’autres textes de Musset sont présents. Certains passages sont repris deux, trois fois, puis encore une fois plus loin dans le spectacle. Cela produit l’effet immédiat de mettre en valeur lesdits passages. Et de structurer la pièce à la manière dont un refrain peut structurer une chanson.

 

Si la mise en scène profane le texte, c’est donc à bon droit. Car il s’agit de l’interprétation assumée de Jean-Pierre Garnier, qui porte ses fruits : le texte s’entend, et la représentation ne se réduit jamais à une pure illustration.

 

Un travail d’écriture scénique d’une grande pertinence

Jean-Pierre Garnier nous propose en effet tout un travail d’écriture scénique d’une grande pertinence : des panneaux qui s’encastrent et remodèlent l’espace, des fenêtres qui s’ouvrent, des boîtes lumineuses, des scènes d’ombres chinoises… Rien de tout cela n’est gratuit : ces éléments donnent au texte une certaine tonalité, un certain champ de possibles concrets. Par ailleurs, le plateau reste sobre. Ici, diversité rime avec efficacité des moyens.

 

Cette mise en scène opère d’autant plus que les comédiens sont bons, très bons. Ils constituent d’abord une troupe homogène, une troupe qui s’amuse et qui joue vraiment. Ils sont ensuite des interprètes qui restituent leur texte parfaitement : la moindre liaison est dite, chaque syllabe, chaque diérèse est prononcée comme il se doit. L’alexandrin n’est alors plus pour eux une contrainte, mais un support matériel.

 

Et quel support ! Car les vers restent le médium principal de la détresse des personnages. Si la mise en scène s’impose à part entière face à ce texte très fort, elle ne le fait que pour mieux mettre celui-ci en valeur. Elle agit comme caisse de résonance. Et c’est alors que peut naître de la poésie l’histoire dramatique et philosophique d’un désespéré. 

 

Nicolas Arribat

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


La Coupe et les Lèvres, de Jean-Pierre Garnier

Mise en scène : Jean-Pierre Garnier

Avec : Valentin Boraud, Camille Cobbi, Matthieu Dessertine, Sylvain Dieuaide, Pauline Dubreuil, Thomas Durand, Marianne Fabbro, Lazare Herson-Macarel, Marie Nicolle, Antoine Philippot, Jean-Charles Schwartzmann

Scénographie et lumières : Yves Collet

Création musicale : Jean-Charles Schwartzmann

Travail du mouvement : Maxime Franzetti

Collaboration artistique : Thomas Bouvet

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Métro : Château-de-Vincennes

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 22 septembre au 24 octobre 2010, du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 16 h 30

Durée : 2 heures

De 9 € à 18 €

Tournée :

– C.D.N. de Montpellier les 12-13-14 et 15 janvier 2011

– Centre culturel des Ulis (région parisienne) le 25 janvier 2011

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher