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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
La chapelle part en brioche
Il ne faut jamais attendre trop d’un spectacle, car la déception guette au détour de la scène. On vient encore d’en faire l’expérience avec « La Chapelle-en-Brie », l’autre soir à Lattes. Malgré la présence réelle d’un Jean-Pierre Darroussin fabuleux presque de bout en bout, la pièce d’Alain Gautré laisse une curieuse impression d’insatisfaction. On ose le dire, elle part en brioche. Ou, si vous préférez : pas la peine d’en faire un fromage.
En bien des citadins sommeille un rural. Alors oui, cette Chapelle-en-Brie et son histoire de frères qui se déchirent dans la ferme familiale, avec Jean-Pierre Daroussin en tête de distribution, avait de quoi séduire. Malheureusement, dès l’entrée dans la salle, on s’interroge sur le décor. Où est passé le temps béni de la découverte au lever du rideau ? Dans ce cas précis, il fait cruellement défaut. Ici, on a le temps de le décortiquer dans les moindres détails. Son trop grand réalisme déconcerte : une grande table montée sur moellons, des casiers à bouteilles pleins de grands crus de bordeaux et de bourgogne, un vrai téléphone, un fauteuil profond, un vieux fusil. Le malaise s’installe déjà. Où cela va-t-il nous mener ? On se le demande.
On se trouve dans une fin de monde, le monde rural qui depuis la fin du xixe siècle n’en finit pas de mourir. Dans une vieille ferme briarde, André Cheutié vit en solitaire, protégeant comme il peut quelques témoignages du passé, tandis que la pluie fait plus que des claquettes derrière la fenêtre néoclassique, depuis quarante jours : un vrai déluge. Pour passer le temps et par amour pour sa région, le vieux bonhomme invente des mots croisés entièrement dédiés à la Brie, tout en marmonnant quelques vieux cantiques à la Vierge. En cette veille de Toussaint, ses trois jeunes frères font soudain intrusion dans son refuge, bousculant son quotidien. Avec eux ressurgissent les vieilles rancœurs, les secrets de famille enfouis dans les mémoires. Cela donne lieu à des empoignades sinistres et sordides.
« La Chapelle-en-Brie », avec Jean-Pierre Darroussin | © Brigitte Enguérand
Un vrai caractère de théâtre
Jean-Pierre Darroussin interprète ce personnage solitaire avec sensibilité et subtilité. Il fait passer les différents états d’âme d’André, ses colères, ses moments de tendresse, ses angoisses, sans forcer le jeu. Il est humain dans ses faiblesses, dans ses outrances, dans ses contradictions. Un vrai caractère de théâtre, plus proche du Misanthrope que d’Harpagon, avec un soupçon de Tartuffe. Il porte sur ses frêles épaules voûtées la pièce à bout de bras. Le benjamin, Arnaud, un musicien tzigane, ne fait qu’une brève apparition, et il est joué avec crédibilité par Philippe Risler. Les deux autres frères ne valent pas grand-chose. Albert s’emmêle les pinceaux avec ses histoires de cœur et de fesses, tandis qu’Alain, qui passe pour respectable, tombe pour magouille. Leurs personnages, moins fouillés, sont à la limite de la caricature.
C’est du moins ainsi qu’Alain Gautré auteur et metteur en scène fait jouer Pascal Elso et Patrik Bonnel. Les comédiens en font des tonnes pour exister. On met ici le doigt sur une des faiblesses de la pièce et de sa représentation : son manque de rigueur. Alain Gautré semble perpétuellement hésiter entre comédie légère et satire mordante, entre drame familial intime et peinture universelle. Dans l’écriture, il navigue là encore entre dialogues décalés et style plus conventionnel. Dans la direction d’acteur, il tâtonne également entre le réalisme et le décalé, l’intériorité et le clown. Le spectateur finit par se noyer sous ce déluge de bonnes intentions, de générosité. Finalement y-a-t-il un capitaine dans cette arche de Noé ? La question se pose. ¶
Marie-Christine Harant
Les Trois Coups
La Chapelle-en-Brie, d’Alain Gautré
Compagnie Tutti Troppo • 155, rue du Faubourg-Saint-Denis • 75010 Paris
01 42 47 05 56
Mise en scène : Alain Gautré
Assistante à la mise en scène : Sarah Gautré
Avec : Patrick Bonnel (Alain Cheutié), Jean-Pierre Darroussin (André Cheutié), Pascal Elso (Albert Cheutié), Florence Payros (Alexandra Selymes), Philippe Risler (Arnaud Cheutié)
Scénographie : Orazio Trotta, Alain Gautré
Lumières : Orazio Trotta
Costumes : Catherine Oliveira
Création son : Sébastien Trouvé
Maquillages : Céline Fayret
Direction technique : Luc Muscillo
Coach violon : Bruno Girard
Théâtre Jacques-Cœur • mas d’Encivade • 1050, avenue Léonard-de-Vinci • 34970 Lattes
Réservations : 04 99 52 95 00
Le 20 novembre 2009 à 21 heures
Durée : 1 h 45
24 € | 14 €
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