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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Le Crimp n’était pas parfait
C’est désormais une habitude, les compagnies des Pays de la Loire sont à l’honneur au Grenier à sel. Comme l’année dernière [« Personne ne voit la vidéo »], la compagnie La Fidèle Idée y présente une pièce du dramaturge anglais Martin Crimp. Dans « la Campagne » (2000), l’équilibre d’un couple se trouve menacé par l’irruption d’un troisième personnage. Une mise en scène pas tout à fait à la hauteur de cette œuvre complexe.
Les pièces récentes de Crimp – la Campagne, mais aussi Atteintes à sa
vie ou la Ville – sont des labyrinthes dans les méandres desquels le spectateur se perd avec délectation. L’auteur s’y emploie à subvertir les codes des schémas
dramatiques traditionnels (ici le triangle amoureux). L’intrigue de la Campagne est en apparence des plus simples : Richard, médecin londonien qui vit retiré à la campagne, ramène
un soir une jeune inconnue qu’il a trouvée évanouie, prétend-il, sur le bas-côté de la route. Plusieurs éléments ne tarderont pas à instiller le doute dans l’esprit de sa femme, en même temps
que dans celui du spectateur.
La pièce est composée de cinq longues scènes dialoguées, subtilement agencées, dont le mécanisme savant nous fait plonger en plein mystère. Autour de cette « mésaventure non diagnostiquée », tout un réseau de questions et d’hypothèses se constitue, sans que pour autant la vérité de la situation ne cesse de nous échapper. Qui est Richard ? Un bourgeois respectable à la recherche d’une vie plus tranquille ? Ou un dangereux pervers profitant de son autorité de médecin pour abuser de ses patientes ? A-t-il amené Rebecca au domicile conjugal parce qu’elle était en détresse, ou s’agit-il d’un jeu malsain ? Et quel est le rôle de Morris, cet ami inquiétant, dont les appels téléphoniques rythment la pièce ?
Cet aspect à la fois énigmatique et dérangeant, on ne le perçoit qu’à grand peine dans la version proposée par Guillaume Gatteau. Faute peut-être d’avoir su créer ce climat particulier d’inquiétante étrangeté qui convient à une pièce qui joue en permanence sur les non-dits et les faux-semblants. Pourquoi tant de précipitation dans les dialogues ? Est-ce pour tenir les délais imposés par le « format » d’une pièce du Off ? Les répliques s’enchaînent à un rythme effréné, ne laissant pas au spectateur le temps de saisir toutes les finesses du texte. Ce ping-pong verbal permanent fait qu’on n’a guère le loisir de savourer l’humour si british de Crimp, et qu’on ne s’intéresse pas véritablement aux personnages, dont on ne retient que l’agressivité, surtout pour Corinne (Sophie Renou).
Il y a pourtant aussi des points positifs dans cette mise en scène, à commencer par le décor qui est très beau. Puis la présence charnelle d’Emmanuelle Briffaud dans le rôle de Rebecca, même si le personnage manque un peu de mystère. Philippe Bodet parvient à dégager un certain flegme britannique, mais la cruauté de Richard n’est pas au rendez-vous. L’incommunicabilité, elle, est bien présente – chacun des trois protagonistes se trouvant comme enfermé dans un rôle dont il ne peut sortir. C’est bien à la dissection d’un couple que l’on assiste, Crimp prenant un malin plaisir à faire voler en éclats la fameuse respectabilité anglaise.
Le spectacle du Grenier à sel prenant fin le 18 juillet 2010, les spectateurs intéressés par la Campagne pourront aller voir jusqu’au 31 la mise en scène proposée par Karen Piotrowski à l’espace Roseau à 16 h 15 (spectacle auquel nous n’avons pu assister). ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
La Campagne, de Martin Crimp
Texte disponible chez L’Arche éditeur
Traduction : Philippe Djian
Compagnie La Fidèle Idée • 11, rue des Olivettes • 44000 Nantes
02 40 47 95 84
www.cielafideleidee.blogspot.com
Mise en scène et scénographie : Guillaume Gatteau
Avec : Philippe Baudet, Emmanuelle Briffaud et Sophie Renou
Création lumières et régie : Cyrille Guillochon
Construction des décors : Philippe Ragot et Jean-Luc Beaujault
Maquillages : Sylvie Aubry
Affiche : © Jean-Luc Beaujault
Le Grenier à sel • 2, rue du Rempart-Saint-Lazare • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 27 09 11
Du 8 au 18 juillet 2010 à 15 h 10
Durée : 1 h 10
13 € | 9 €
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