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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 22:54

Une belle aventure de l’âme


Par Maud Sérusclat

Les Trois Coups.com


Hier soir, un moment fort de la saison se jouait au théâtre de L’Allan, à Montbéliard. On représentait Brecht, la salle était comble. De quoi s’agissait-il ? De deux heures et quelques minutes très intenses qui ont fait germer des questions de toutes parts et réveillé avec force et finesse nos consciences fatiguées. Rien que ça !

Je cherche mon siège et remarque que les trois devant moi sont « réservés aux dieux ». C’est donc du sérieux. Au fond de la scène, une grande toile nous montre des rizières et un soleil rougeoyant. On se trouve au milieu d’une province lointaine, dans une ville ordinaire, habitée par des gens ordinaires, comme une prostituée, un sans-abri porteur d’eau, ou des petits commerçants. Soudain, les dieux arrivent. Ils s’agitent, gesticulent, armés d’un parapluie magique, ils cherchent leur chemin. Ils se lavent les mains avec du savon hydro-alcoolique et sentent le café. Étranges dieux, qui n’ont pas l’air d’avoir envie de mettre les mains dans le cambouis. Il semblerait qu’ils soient venus chercher « une bonne âme », une âme pure qui pourrait les héberger pour la nuit et qu’ils pourraient visiter de temps en temps. Les volontaires se font rares, mais heureusement, Shen Té, la prostituée, leur offre sans hésiter l’hospitalité. Les dieux sont contents, ils se prennent en photo avec les autochtones du monde qu’ils ont créé, se rendent vaguement compte que « la réalité économique » n’est pas très gaie, mais déclarent qu’ils n’y peuvent rien. Tiens ! Et si le texte était un peu polémique ? Et si ce soir le théâtre allait nous secouer un peu ?

Après leur paisible nuit, les dieux pour remercier Shen Té de son hospitalité, lui donnent de l’argent, suffisamment pour qu’elle s’achète un petit débit de tabac. Elle reprend espoir et entreprend d’aider les autres. C’est à ce moment-là que les vraies difficultés commencent. L’amour, l’argent et les autres apportent leur lot de contradictions et d’ennuis. Alors que la douce Shen Té est au bord de la faillite, il faut qu’elle trouve une solution. Une âme vénale se serait contentée d’épouser de l’argent. D’ailleurs, ce ne sont pas les pigeons qui manquent, et Shen Té est si jolie. Mais elle est pure notre héroïne ! Elle a donc recours à un autre stratagème : elle se travestit en un cousin imaginaire, Shui Ta, qui gérera son entreprise sans y aller par quatre chemins. Un homme d’affaires, un vrai, sans cœur et sans pitié, dont elle ne pourra bientôt plus se passer.

Comme vous pouvez le voir, le sujet est grave, et, sous des allures parfois légères, Brecht ne plaisante pas avec la condition humaine. Mais ce qui est très surprenant, c’est que sous ses airs tragiques le spectacle est très drôle et très rythmé. Il faut dire que toutes les qualités sont réunies pour passer une bonne soirée. Outre la présence d’un vrai texte écrit pour le théâtre, polémique et acerbe à souhait, mais pas trop didactique non plus, la mise en scène proposée par Anne-Margrit Leclerc est très signifiante.

En effet, le texte étant déjà suffisamment riche, il aurait été terriblement décevant que la mise en scène se borne à souligner l’intensité du tragique. Ici, ingénieusement, les prises de position scénographiques et la direction d’acteur tendent vers la légèreté, ce qui valorise évidemment le discours. Ces choix sont servis aussi par huit comédiens, d’âges et d’horizons différents, qui ont tous su montrer qu’ils étaient très bons. Je dois souligner la performance de Stéphanie Farison, qui joue les deux rôles principaux Shen Té et Shui Ta. Cela aurait pu être artificiel ou hasardeux de jouer ce personnage double qui représente le bien et le mal à la fois. Mais notre comédienne a été à la hauteur de l’enjeu, ni mièvre ni fausse. Elle m’a vraiment émue et porte la pièce dans les moments où le rythme, pourtant vif au début du spectacle, s’essouffle un peu. C’est long deux heures quinze, mais ça vaut la peine de s’accrocher. Ce que je peux vous assurer, c’est que vous sortirez fort ému et fort révolté, emprunt d’un sentiment d’urgence que seul un bon spectacle sait vous communiquer. 

Maud Sérusclat


La Bonne Âme du Se-Tchouan, de Bertolt Brecht

Texte traduit par Marie-Paule Ramo et Dorothée Decœne

Le texte représenté est édité par L’Arche

Création du Théâtre Jarnisky avec la participation de l’E.N.S.A.T.T.

Mise en scène : Anne-Margrit Leclerc

Avec : Sylvie Amato, Stéphanie Farison, Nadine Ledru, Laëtitia Pitz, Laurent Fraunié, Hervé Lang, Valéry Plancke et Yves Thouvenel

Dramaturgie : Bernard Beuvelot

Scénographie : Grégoire Faucheux

Musique : Ivan Gruselle

Costumes : Alexandra Wassef

Création et régie lumière : Guillaume Lorchat

Régie son : Xavier Trouble

Photo : © Stéphane Mohamed

L’Allan, scène nationale de Montbéliard • rue de l’École-Française • 25200 Montbéliard

Réservations : 0 805 710 700 (numéro vert gratuit)

www.lallan.fr

Le 6 novembre 2009 à 20 h 30

Durée : 2 h 15

17 € | 12,5 € | 8,5 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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