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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 19:00

Offenbach loin des poncifs


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Quelle œuvre lyrique a été plus galvaudée que « la Belle Hélène » d’Offenbach depuis sa création en 1864 ? Vincent Tavernier en donne à l’Opéra de Rennes une version bien éloignée de tous les poncifs qui l’encombrent.

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« la Belle Hélène » | © Laurent Guizard

L’histoire est bien connue et elle nous vient de l’Antiquité. Après avoir tranché en faveur d’Aphrodite (Vénus), le concours de beauté qui l’opposait à Héra (Junon) et Athéna (Minerve), Pâris, le fils du roi Priam de Troie, s’est vu promettre par la déesse l’amour d’Hélène. Or celle-ci, qui est réputée être la plus belle femme du monde, est déjà mariée à Ménélas, le roi de Sparte. Déguisé en berger, Pâris se présente à la cour de Ménélas et réussit à enlever Hélène. C’est la cause de la guerre de Troie.

Sur cet argument emprunté à l’antique, les librettistes Meilhac et Halévy ont écrit une comédie alerte et satirique. La musique d’Offenbach, fort brillante, est venue assurer le succès permanent de cette œuvre populaire. Seulement, au fil du temps, la satire s’est restreinte trop souvent à la gaudriole. La mise en scène de Vincent Tavernier redonne à la Belle Hélène sa profondeur historique et sociologique autant que musicale et dramatique. Sous les masques de cette cour d’opérette, il nous invite à retrouver la cour de Badinguet et toute la société du Second Empire. Dans cette société corsetée, dans tous les sens du terme, Vincent Tavernier nous le rappelle opportunément, il y avait quelque panache à tourner en ridicule les puissants, leur culture poussiéreuse et leur hypocrisie. À tourner en dérision la religion et ses ministres, fussent-ils tirés de l’Antiquité. À dresser face au public une femme libre et sensuelle aussi. L’humour potache, toujours efficace pour dérider le public, était ici un véhicule commode.

Le décor, aussi simple qu’efficace, utilise des dos de livres antiques (Homère, Sophocle, Euripide, Sénèque) et de leurs commentateurs pour figurer des colonnes de palais, d’édifices publics ou de temples. Quand on les ouvre, ils montrent des portes ou servent d’illustration aux propos des personnages. Les costumes sont modernes et gais, on dirait bourgeois, mais les hommes portent des étoles ornées d’écritures grecques. Les robes des principaux personnages féminins (sauf Hélène), plus évocatrices de l’Antiquité telle qu’elle est souvent représentée, sont aussi agrémentées de caractères grecs.

Le premier acte le plus enlevé et le plus drôle de la pièce

Le premier acte est sans doute le plus enlevé et le plus drôle de la pièce. Le premier air d’Hélène, Amours divins, nous permet de découvrir son interprète Julie Robard-Gendre (mezzo-soprano). Sa haute stature, son port altier, une allure qui fait parfois songer à la grande Irène Papas, conviennent bien à la majesté de la reine de Sparte. Le choix d’une mezzo-soprano pour interpréter ce rôle d’ordinaire confié à une soprano nous indique déjà qu’il sera moins léger qu’à l’habitude. Trois autres grands moments marquent ce premier acte. La chanson d’Oreste, interprété par une femme comme dans la tradition, est l’occasion d’un remarquable numéro de Marie-Paule Bonnemason (soprano), dont l’entrain et la présence scénique font plaisir à voir. L’air de Pâris, Au mont Ida, est interprété avec aisance par Marc Larcher, ténor. Quant à la présentation des « grands rois de la Grèce », elle est l’occasion d’admirer Jean-Baptiste Dumora (baryton), qui campe un Agamemnon bouffi d’orgueil et de suffisance.

Le second acte est celui où le personnage d’Hélène nous est présenté avec le plus de complexité. Julie Robard-Gendre donne une vraie profondeur au rôle d’Hélène qui est ici au bord de voir couronnés ses appels à l’amour du premier acte. Le conflit entre l’appel des sens et des sentiments et les impératifs de la bienséance (bien-pensance), de la morale conjugale et de la pression sociale est particulièrement tangible dans le fameux Dis-moi Vénus. Il se traduit dans l’opposition, généralement gommée, entre les refrains et les couplets. L’interprétation de Julie Robard-Gendre, sans cesser d’être légère et brillante, est ici particulièrement sensible et nuancée. Le fameux duo Oui, c’est un rêve n’est pas un moment d’érotisme torride comme il arrive, mais il charme par l’interprétation douce et délicate des deux protagonistes.

Tout à fait réjouissant

La comédie satirique reprend tous ses droits au troisième acte, et la scène des bains de mer est d’abord un vrai régal pour les yeux. Dans Il se plaint pour un rêve, Julie Robard-Gendre retrouve fugitivement des intonations que n’aurait pas reniées la Carmen qu’elle fut, il y a peu. Le Culte de Vénus est un culte joyeux est tout à fait réjouissant et la Belle Hélène se termine dans la franche gaieté.

L’Opéra de Rennes et le Théâtre de Bienne-Soleure (Suisse) se sont heureusement associés pour cette Belle Hélène à la fois profonde, gaie et sensible qui devrait réconcilier tous les amateurs d’art lyrique avec cette œuvre injustement décriée, car trop souvent mal jouée. 

Jean-François Picaut


La Belle Hélène, de Jacques Offenbach

Opéra bouffe en trois actes (1864)

Livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy

Adaptation musicale : Gildas Pungier

Direction musicale : Gildas Pungier

Mise en scène : Vincent Tavernier

Avec : Julie Robard-Gendre (Hélène), Marie-Paule Bonnemason (Oreste), Marc Larcher (Pâris), Olivier Hernandez (Ménélas), Jean-Baptiste Dumora (Agamemnon), Valéry Rodriguez (Calchas), solistes du chœur de l’Opéra de Rennes

Scénographie : Claire Niquet

Costumes : Érick Plazza-Cochet

Lumières : Carlos Perez

Chœur de l’Opéra de Rennes (direction Gildas Pungier)

Orchestre symphonique de Bretagne

Coproduction Opéra de Rennes / Théâtre de Bienne Soleure (Suisse)

Opéra de Rennes, • place de l’Hôtel-de-Ville • B.P. 3126 • 35031 Rennes cedex

http://www.opera-rennes.fr/

Téléphone : 02 23 62 28 28

Du 31 décembre 2012 au 6 janvier 2013

Durée : 2 h 45

49 € à 11 €

Prochaine date : Théâtre du Pays-de-Morlaix, vendredi 11 janvier 2013, Morlaix (29)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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