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2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 17:20

Un amour de Simone


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Au moment où elle projette d’écrire le livre qui deviendra « le Deuxième Sexe », Simone de Beauvoir entretient une liaison passionnée avec l’écrivain américain Nelson Algren. Par la mise en parallèle habile et humoristique de ses œuvres théoriques et des lettres destinées à son amant, Michelle Brûlé et Nadine Darmon rendent à cette figure éminente du féminisme sa complexité et sa proximité.

Deux amies, très différentes, l’une sévère et cérébrale (Michelle Brûlé), l’autre enjouée et sentimentale (Anne-Laure Tondu) se découvrent une passion commune pour Simone de Beauvoir. Si, spontanément, le spectateur associe cette dernière à l’icône féministe, les lectures de sa correspondance ne tardent pas à remettre cette identification en question. Très vite, en effet, la découverte d’une Simone de Beauvoir profondément amoureuse, et qui appelle Algren « mon mari », vient remettre en question l’image que l’on avait pu se faire d’elle. Qui est réellement Simone de Beauvoir ? Cette question se mêle intimement à une autre, qui est l’objet même de la recherche qu’elle mène : qu’est-ce qu’une femme ?

Cette double interrogation restera habilement ouverte durant toute la pièce. Elle tient en premier lieu au choix de ne jamais faire totalement endosser le rôle de Simone de Beauvoir par l’une ou l’autre des deux comédiennes. Livres en main, elles se lisent l’une à l’autre un passage, s’en conseillent tel autre, stimulent leur curiosité respective. Si, au cours de ces lectures, elles s’identifient à Simone de Beauvoir, elles le font comme le fait tout lecteur, qui perçoit dans les mots d’un autre ses expériences intimes, sans « jouer » pour autant à l’auteur. La présence de Simone de Beauvoir est donc exclusivement littéraire, mais sans rien de fantomatique. C’est la puissance de son écriture qui lui confère son incarnation scénique.

ballade-de-simone pierre-francois

« la Ballade de Simone » | © Pierre François

Cette technique a le second avantage d’affranchir la mise en scène de l’aspect castrateur qu’aurait pu contenir une telle figure tutélaire. Les deux amies réagissent à leur lecture selon leur sensibilité et leur fantaisie propres. Cela ouvre la voie, en particulier, à des intermèdes musicaux étonnants dans un tel contexte. Ces chansons mélancoliques et gouailleuses, accompagnées à l’accordéon par Michelle Brûlé, ressuscitent la période historique de la liaison et apportent un réel supplément d’émotion. Anne-Laure Tondu révèle à cette occasion un talent d’interprète remarquable.

La vivacité et la fluidité de la mise en scène sont servies à merveille par la complicité qui unit ces deux comédiennes. Leur dialogue malicieux fuse, digresse, s’accorde des pauses, rebondit, passe de la philosophie à l’autodérision dans une bonne humeur communicative. Il fallait, par exemple, oser faire suivre un extrait théorique par un cours drolatique de sciences naturelles sur la reproduction des lombrics. En l’espace d’un instant, par le jeu des lumières et par la scénographie ingénieuse, on passe d’une idée à une autre, d’une atmosphère à une autre, avec légèreté et facilité, sans avoir l’impression d’une structure décousue. Si les genres se mélangent, et si les caractéristiques des personnages interfèrent, jamais nous ne ressentons une impression d’artifice. C’est humain, c’est vivant.

Cette complexité est entretenue jusqu’au dénouement – pourtant connu – de la liaison avec Algren. Lorsque l’amour s’estompe, lorsque la distance, la raison – et l’ombre de Jean-Paul Sartre – amènent les amants à prendre conscience de l’inanité de leurs projets communs, la rupture est-elle le produit d’une souveraine liberté ou de l’inertie d’un destin ? Cet amour fut sans doute une brève folie. Mais il fut aussi une apocalypse fulgurante – révélation d’une femme à elle-même. 

Vincent Morch


La Ballade de Simone

D’après le Deuxième Sexe, la Force des choses, Lettres à Nelson Algren de Simone de Beauvoir

Adaptation : Michelle Brûlé

Mise en scène : Nadine Darmon

Avec : Michelle Brûlé, Anne-Laure Tondu

Scénographie : Denis Malbos

Lumières : Olivier Vallet

Petit Montparnasse • 31, rue de la Gaîté • 75014 Paris

Réservations : 01 43 22 83 04

À partir du 25 mai 2010, du mardi au samedi à 21 heures, matinée dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 20

28 € | 18 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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