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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 17:21

Le texte semble saigner


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Revisitant le mythe de Macbeth, Philippe Ulysse nous embarque dans un voyage au bout d’une nuit cauchemardesque : celle de la guerre. Une vraie expérience qui ne laisse pas indemne.

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« L’odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux » | © D.R.

Si « les mots ne permettent pas de décrire l’horreur à ceux qui n’en savent rien », comme le confie l’un des personnages du nouveau spectacle de Philippe Ulysse, alors faut-il se taire ? » Peut-être. Mais le peut-on quand la paix n’est qu’un répit et que, après les traités, la guerre continue à tout ravager au-dedans des hommes qui l’ont faite ? Et si l’on choisit de parler, comment pourrait-on faire entendre « cette histoire dite par un idiot pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien » ? *.

Comment ? La compagnie Le Bureau de l’intervalle choisit de s’arc-bouter sur Macbeth pour faire une proposition forte et dérangeante. Plus précisément, L’Odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux tranche dans cette tragédie pour se focaliser sur la descente aux enfers de Macbeth. Car, si tout commence avec l’idée du meurtre de Duncan, rien ne s’achève quand il est accompli. Comme Tantale ou Sisyphe, Macbeth ne saurait expier son crime. La couronne qu’il a voulu arracher est d’épines sanguinolentes, et ses mains restent tachées de sang. Nous sommes bien en enfer. D’ailleurs, si la scène est traversée sans cesse, ce sont des ombres qui s’y croisent, murées dans une expérience incommunicable. Le plateau présente un espace jonché de terre ou de cendre, baignée dans une étrange pénombre.

Gratter le texte jusqu’au sang

Mais les mots de Shakespeare, eux, sont bien là, comme autant de déflagrations. Ces mots nous parviennent en anglais, un anglais sauvage prononcé avec un drôle d’accent parfois. Ils sont tantôt hurlés tantôt chuchotés, tandis que des sous-titres défilent là où on ne les attend pas forcément. Il y a là tout un travail sur le son, comme un travail sur le palimpseste, cette technique qui consiste à gratter la peau d’un parchemin pour y écrire un autre texte. Ainsi, la tragédie de Shakespeare laisse affleurer d’autres mots : témoignages de la guerre d’Algérie, de la Tchétchénie, mots de Fernando Pessoa ou Mahmoud Darwich, par exemple. Parfois, Philippe Ulysse a tellement gratté que le texte semble saigner. On a du mal à suivre ces cris, ces râles, ces chuchotements.

D’ailleurs, on ne cesse d’être surpris, d’être perdus. Ce que dit l’un des personnages : « Je ne suis plus ici, ni nulle part, ni ailleurs », nous l’éprouvons nous aussi. Nous nous prenons à « avoir peur de [nos] propres rêves ». C’est sûrement ce qui fait la force du spectacle. L’on ne peut se fier à ce que l’on voit. Les éléments de scénographie se métamorphosent, et le regard se perd dans un dispositif complexe où le jeu coexiste avec la vidéo, où l’image peut surgir en divers endroits, comme les surtitres. Nous ne savons pas non plus en quelle langue on s’exprimera. Nous ne pourrions dire d’où vient le son. Dans un dispositif bifrontal, où doit voleter notre regard ? Impossible de tout regarder, c’est ce qui fait que chaque expérience est unique et que nous ne dominons rien. Nous sommes au même niveau que les personnages au sens propre et figuré : pas de position surplombante. Sous nos pieds, la terre tremble comme en temps de guerre. C’est donc une véritable expérience à laquelle est convié le spectateur grâce au fin travail conjugué de la vidéo, des lumières et du son.

Précis de décomposition de l’humain

Il y a quelque chose d’amer dans le spectacle, et l’on peut vouloir oublier, vivre enfin. Dans la pièce, des images reviennent, obsédantes : celle de corps humains morcelés, mutilés : bras coupés des enfants d’Algérie, mains maculées de sang dont on voudrait se défaire. Où est l’humain dans ce monde de mannequins ? Où est l’espoir quand le fils tue celui qui fut un père pour lui, quand les guerres d’hier se mirent dans celles d’aujourd’hui ? La scène figurée d’un côté du plateau avec son rideau de paillettes est vide, artificielle. Elle n’offre aucune rédemption. Le voir, le vivre est une expérience forte grâce au beau travail de mise en scène de Philippe Ulysse et à la qualité de jeu des comédien. C’est aussi une expérience très dure. 

Laura Plas


* Citation extraite de Macbeth de Shakespeare.


L’odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux, de Philippe Ulysse

Cie Le Bureau de l’intervalle

Site : www.lebureaudelintervalle.com

Courriel : philippeulysse@free.fr

Conception et mise en scène : Philippe Ulysse

Avec : Nicolas Avinée, Victoire du Bois, Dalila Khatir ou Pascale Valenta, Laurence Mayor, Anthony Paliotti, Fred Ulysse

Assistant à la mise en scène : Gaspard Monvoisin

Scénographie : Philippe Ulysse et Romain Crivellari (remerciements à Éric Soyer)

Vidéo : Gaëtan Besnard

Lumière : Jean-Gabriel Valot et David Baudenon

Création sonore : Laurent Perrier

Administration : Mathieu Pathé

Régisseur plateau et son : Romain Crivellari

Costumes : Nathalie Saulnier

Masques, perruques et maquillages : Catherine Saint-Sever

Administration : Mathieu Pathé

Le Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Réservations : 01 56 08 33 88

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

– Tramway 3, arrêt Brancion

– Métro 13, arrêt Porte-de-Vanves

– Bus : lignes 58, 62, 89, 191

Du 29 janvier au 16 février 2013, du mardi au samedi à 20 h 30

Durée : 2 heures

25 € | 16 €

Autour du spectacle :

– Lundi 28 janvier 2013, à 18 heures : soirée Théma, lecture et débat autour du spectacle, « Guerre et transmission »

– Jeudi 7 février 2013, bord de plateau à l’issue de la représentation

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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