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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Les pulsations poétiques de Pessoa
« L’Intranquillité » est un duo pour voix et batterie autour de l’œuvre de Fernando Pessoa. Ce projet atypique est né en 2007 du désir du comédien Frédéric Pierrot, fasciné par l’œuvre du grand auteur portugais, de partager la scène avec un musicien. Un D.V.D. du spectacle est disponible depuis janvier 2010.
Le Livre de l’intranquillité, de Fernando Pessoa, est une œuvre majeure de la littérature du vingtième siècle. Sous-titrée « autobiographie sans
évènement », elle se présente comme le journal intime d’un certain Bernardo Soarès, double et hétéronyme de l’auteur (pour Pessoa, « vivre, c’est être un autre »). Cet
individu ordinaire, aide-comptable dans un magasin de tissus, mène une existence morne et répétitive. Avec son ton unique, immédiatement reconnaissable, à la fois familier et dérangeant,
l’écrivain portugais excelle à dire le rien, le vide des jours, la solitude d’un être qui se dit « douloureusement conscient du monde ».
La musique de Pessoa
Le talent de Frédéric Pierrot est d’abord d’avoir su, à travers les extraits choisis, à la fois montrer la diversité de ce livre protéiforme et en extraire la quintessence. Pessoa n’est jamais ennuyeux. Il fascine au contraire par l’extrême précision de sa prose, l’extrême justesse de ses notations : il s’agit toujours de « dire ce que l’on éprouve exactement comme on l’éprouve ». Poète de l’intime, de l’échec et des amours non advenues, il est aussi un observateur attentif du quotidien, de sa ville (Lisbonne) et de ses habitants. Il se distingue par sa surprenante capacité à laisser entrer dans sa prose le rythme du monde.
Il y a de la musique dans les mots de Pessoa. C’est ce qu’a très bien perçu Frédéric Pierrot. Pour la faire entendre, le comédien a su éviter la facilité, qui aurait consisté à mettre de la musique « derrière » les phrases de Pessoa, à l’illustrer par exemple sur le mode mineur du fado. Au lieu de ça, le comédien, féru de jazz, a décidé de faire appel à un batteur et l’a installé sur scène à côté de lui. L’instrument n’est pas ici un simple accompagnement, il s’agit bien d’un dialogue à deux voix. Christophe Marguet donne de la force aux mots, il les ponctue, les souligne. Son jeu épouse le rythme de la prose de Pessoa au plus près, dans ses ruptures et ses convulsions.
Un jeu très physique
La simplicité du dispositif donne au spectacle l’énergie d’un concert. Les textes sont lus au micro, ce qui permet les nuances, et une grande variété dans l’intensité vocale. Frédéric Pierrot est debout, il a à côté de lui un pupitre sur lequel sont placées les feuilles de grand format qu’il lit. Rien de figé dans la performance du comédien, au jeu très physique. Le corps est là, le rythme est souvent marqué par des mouvements du bras. Les tempi sont variés, les passages trépidants succédant à des moments de fragilité, de calme, presque de douceur. Pour chaque texte, Christophe Marguet crée une ambiance sonore particulière, exploitant toutes les possibilités de son instrument. Il utilise des percussions diverses, installe parfois de petites cymbales, alterne baguettes, balais et maracas.
La pulsation du jazz convient parfaitement à ce poète pour qui le passage du temps est une véritable obsession : « J’écoute la chute du temps goutte à goutte ». Certains textes sur la course du temps « qui réduit à rien ce qu’on a été », sur la finitude humaine, sont impressionnants, et ce sentiment d’inexorable est très bien rendu par le son mat de la caisse claire sans timbre, battant la mesure avec une précision métronomique. Saluons encore la performance du musicien, qui allie sobriété du style et technique très maîtrisée.
Pour les Parisiens : le D.V.D. du spectacle, film produit et réalisé par Fabrice Radenac, ainsi qu’un documentaire sur Pessoa, seront prochainement projetés au cinéma Action Christine puis à la fondation Gulbenkian (voir dates ci-dessous). ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
L’Intranquillité, de Fernando Pessoa
Texte disponible aux éditions Christian Bourgois
Voix : Frédéric Pierrot
Batterie : Christophe Marguet
Les Gémeaux • 49, avenue Georges-Clémenceau • 92330 Sceaux
R.E.R. : Bourg-la-Reine
Réservations : 01 46 60 05 64
Du mercredi 27 au vendredi 29 janvier 2010 à 20 h 45
Durée : 1 h 10
25 € | 20 € | 16 €
– Le 11 mars 2010 : soirée Action Christine / Librairie Village Voice
Projection des films, débat et dédicace en présence des artistes et des cinéastes
– Le 3 mai 2010 : fondation Gulbenkian
Projection des films, débat et dédicace en présence des artistes et des cinéastes
Renseignements : Artofilms, tél. 09 51 74 02 59
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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