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4 novembre 2010 4 04 /11 /novembre /2010 19:49

Petite recette pour rater (de peu) une farce

 

« L’Illusion exquise » se dit « farce philosophique ». L’est-elle ? « Philosophique », n’exagérons rien, mais disons que son propos est intéressant. En tout cas, « farce », elle doit l’être indéniablement. Tous les ingrédients nécessaires, et parmi les meilleurs, semblent avoir été réunis par la Cie Dell’improvviso. Et pourtant cela n’a pas suffi. Faisons donc la petite chronique d’une farce qui aurait dû prendre.

 

illusion-exquise vanina-sicurani

« l’Illusion exquise » | © Vanina Sicurani

 

Luca Franceschi, auteur et metteur en scène, nous propose un « spectacle à étages », un spectacle qui contient plusieurs niveaux de narration, de compréhension, et d’interprétation.

 

Le premier niveau narratif est celui d’une répétition de théâtre. Sur scène, une scène, théâtre dans le théâtre. Sous les directives verbeuses d’un jeune auteur (May Laporte), deux joyeux comédiens (Nathalie Robert et Fabio Ezechiele Sforzini) jouent le début d’un mélodrame. Celui-ci constitue alors un deuxième niveau narratif, fiction dans la fiction : l’histoire d’un homme et d’une femme, protagonistes intemporels d’un éternel amour déçu. Cela se traduit par des dialogues qui valent leur pesant de métaphores, et par des danses aussi ridicules qu’elles sont censées « conceptualiser » le propos amoureux. Ces deux premiers niveaux narratifs ne cessent de s’entremêler : l’auteur guide avec force verbiage le jeu de ses comédiens ; les comédiens, même sous les traits fictifs de leurs personnages, restent comédiens, avec leurs problèmes et leurs désirs de comédiens.

 

À ces deux niveaux narratifs s’en ajoute très vite un troisième : d’incongrus personnages masqués, un Pantalone de la commedia dell’arte (Luca Franceschi), un bouffon bossu espagnol (Angelo Crotti), un clown germanique (Laurence Vigné), un elfe shakespearien (Serge Ayala) interrompent avec force bouffonneries la répétition. Ce troisième niveau englobe les deux autres. Il est l’histoire décousue, anarchique, de ces personnages qui pénètrent le premier niveau (celui de la répétition) sous prétexte de vouloir participer au deuxième niveau (celui de la fiction).

 

Un entremêlement de niveaux narratifs, principe de réflexion, moteur de la farce

Cet entremêlement de niveaux narratifs produit deux effets. Tout d’abord celui assez classique de faire se confronter la réalité et la fiction : le caractère fictif de l’un apparaît au contact de la réalité de l’autre, réalité elle-même provisoire. Je dis « assez classique », car n’est-ce pas là le principe même de la distanciation, de la désillusion théâtrale ? Cette confrontation donne, ensuite et par là même, la possibilité de discréditer par contraste le propos d’un niveau. Et telle semble être l’idée principale de la pièce, car cela opère à chaque instant. Par exemple, tout le verbiage pseudo-conceptuel de l’auteur (niveau de la répétition) se ridiculise lorsqu’il se concrétise (niveau du mélodrame). De même qu’il apparaît dans toute sa stérilité devant la spontanéité des personnages masqués (troisième niveau). Autre exemple : l’univers stéréotypé des personnages masqués emporte, dans une premier temps, notre sympathie, car il se définit comme jouissance du théâtre, loin de toute prétention contemporaine pseudo-intellectuelle, pseudo-artistique. Mais, par confrontation avec le mélodrame (deuxième niveau), ce sont alors ses carcans moraux qui ressortent et qui le discréditent.

 

On le voit : cet entremêlement de niveaux narratifs assume finalement deux fonctions. D’une part, celle d’alimenter des considérations qui se veulent sinon « philosophiques », du moins « sérieuses » : sur le théâtre, son histoire, et ses prétentions (notamment contemporaines), sur le processus de création et les rapports entre fiction et réalité. Or ces considérations, et d’autres, bien que guère nouvelles, ont le mérite d’être claires et bien amenées. D’autre part, et surtout, l’enchevêtrement d’éléments hétérogènes permet de nourrir la farce. Car, même si le contenu de chaque niveau relève par lui-même de la caricature, leur rencontre produit nécessairement des situations cocasses, pain béni pour la farce.

 

Pour rater une farce, laisser la descendre jusqu’au premier degré

Cela, du reste, opère bien : le public, qui n’en demande pas plus, rigole volontiers. D’autant que les comédiens sont tous très doués et assument jusqu’au bout les stéréotypes de leur personnage. D’autant qu’ils s’amusent entre eux et qu’ils jouent avec les spectateurs. D’où vient donc mon sentiment d’insatisfaction, voire de déception ? Voilà une pièce qui porte pourtant un propos, certes pas original, mais néanmoins intéressant. Voilà une pièce qui possède tous les ingrédients d’une farce divertissante, certes sans faire là non plus dans l’innovation, mais sans être pour autant poussiéreuse et surannée. Alors quoi ?

 

Le problème semble venir du fait que la farce se prenne, de temps en temps, au sérieux. Et ce, de plusieurs manières. Il y a d’abord des scènes qui détruisent la farce par excès d’explication, de « psychologisation ». Or une blague expliquée n’en est plus une. Il y a ensuite d’autres scènes qui ne servent en rien la farce. Pourquoi, par exemple, avoir mis ici et là des chansons, sans doute très belles, mais qui ne s’intègrent qu’artificiellement au spectacle ? Il y a, enfin, une manière générale de faire qui est trop complaisante avec elle-même, beaucoup trop soucieuse d’offrir un produit bien fait. Où se trouvent alors l’humilité et la fraîcheur de l’improvisation, corolaire de la farce, art revendiqué par le nom même de cette belle compagnie ? Paradoxalement, ces démonstrations techniques relèguent la farce au statut de prétexte, et font penser, dans l’ensemble, à un travail d’amateurs.

 

Là encore, Luca Franceschi jongle avec différents niveaux. Ceux des registres de langue, cette fois. Seulement, le second degré se serait volontiers passé du premier. Car une farce sérieuse n’en est plus une. Ce n’est certes pas un grand défaut, mais cela suffit à gâcher la saveur de cette étrange pièce montée qu’est l’Illusion exquise

 

Nicolas Arribat

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com 


L’Illusion exquise, de Luca Franceschi

Mise en scène : Luca Franceschi

Avec : Serge Ayala, Angelo Crotti, Fabio Ezechiele Sforzini, Luca Franceschi, May Laporte, Nathalie Robert, Laurence Vigné

Chorégraphies : Françoise Campagne

Chansons originales : Bernard Ariu

Masques et décors : Stefano Perocco Di Meduna

Costumes : Sûan Czepczynski et Rosalba Magini

Création lumières : Antoine Fouqueau

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

Métro : Glacière

Réservations : 01 45 88 62 22

www.theatre13.com/

Du 2 novembre au 12 décembre 2010, les mardi, mercredi, vendredi à 20 h 30, les jeudi et samedi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30

Durée : 1 h 30

De 6 € à 24 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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