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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 15:00

« Mon fils comédien ! »


Par Corinne François-Denève

Les Trois Coups.com


Les journées du juin du Conservatoire de Paris sont l’occasion pour les élèves de se frotter à l’exercice de la scène : avec « Ce soir on improvise » (que nous n’avons pas pu voir) ou « l’Illusion comique », Nada Strancar a joué avec sa classe, et avec classe, la carte du « méta ».

illusion-comique-2-300 anne-gayan Quelle idée ingénieuse, évidemment, que de proposer l’Illusion comique comme pièce « de sortie » aux élèves-comédiens de troisième année. Dans le beau théâtre du Conservatoire se pressent professionnels de la profession, camarades des années d’avant ou d’après, curieux et parents inquiets. Comment, en ce temps de crise, embrasser une carrière aussi précaire, aussi instable, aussi… intermittente ? La pièce de Corneille, écrite en 1636, brasse davantage les thèmes du theatrum mundi que celui des annexes 8 et 10, mais il n’empêche. Corneille parle de ce métier étrange, soumis aux vicissitudes du sort, aux puissances de l’argent, aux caprices du public, mais aussi au principe de plaisir, ce grand luxe.

On connaît l’histoire : un père cherche son fils. Il le retrouve et le voit, au fond d’une grotte mystérieuse, qui vit des choses étranges et affronte les mystères de l’amour et de la mort. Cette grotte est un théâtre, ce fils est acteur, il ne sera jamais vraiment mort. Mieux encore : il exerce une profession respectable (« À présent le théâtre / Est en un point si haut que chacun l’idolâtre ») ; et il y pourra gagner sa vie (« Le théâtre est un fief dont les rentes sont bonnes »). Pridamant et Dorante arrivent donc de la salle, éclairés par des bougies, et montent timidement sur l’avant-scène, où ils prennent place : la pièce dans la pièce peut commencer. De même, la lumière de la salle se rallumera avant la fin de cette Illusion comique, lorsque « Clindor, représentant Théagène » aura compté son argent, et que tous les acteurs de la classe se retrouveront sur scène. Le dispositif métathéâtral est ainsi souligné et redoublé par la présence d’« accessoires » théâtraux : portants chargés de lourds pourpoints, miroir de loge, toile derrière laquelle on peut jouer en ombre chinoise, robe de mariée qui descend théâtralement des cintres.

Méta, ana : le théâtre au cube

1636-2014 : pour combler ce grand écart, comment faire ? La mise en scène mélange esthétique baroque et écarts « anachroniques » assumés. Ainsi l’avant-scène est-elle, comme au temps de Corneille, occupée par des spectateurs : Pridamant, donc, mais aussi de jeunes comédiens en baskets et jeans, conquis et bienveillants, que l’on a vu s’installer, à la cool, avec un peu de surprise, quand tout le monde prenait place. Nada Strancar siège dans la première baignoire à jardin. Codes du théâtre classique, mais aussi respect du maître, éloge de la transmission. La silhouette de Matamore, à un moment de la pièce, se prend dans les feux d’un quinquet, et dessine une grotesque silhouette qui grandit, grandit, sur les lointains, ce qui l’effraie, et fait rire les spectateurs, (re)séduits par ce vieil effet. Côté « ana », un iPad, où apparaît pour la première fois l’image de Clindor : avatar, hologramme, l’acteur forcément « incarné » de Corneille se virtualise, ou se starifie, comme dans cette scène où Lyse déchire et brûle la photo de Clindor, amoureux ingrat, ou « vedette » capricieuse pour fans immatures. Lyse, d’ailleurs, est un personnage « décalé » : en jean et en baskets, ou la casquette rivée sur la tête, elle slamme parfois plus qu’elle ne déclame. Métaphore du « déclassement » de la domestique, assimilée à la beurette de banlieue, qui ne pourra jamais aimer un seigneur, transposition de la distribution baroque en casting contemporain, où la « tchatcheuse » remplace la « mâtine » ? Parfois aussi, on fait retour à la Belle Époque : Clindor, à l’accordéon, chante une goualante de condamné à mort qui fait plus penser à Richepin qu’à Corneille – quand bien même les « paroles » sont de Corneille.

« Ainsi tous les acteurs d’une troupe comique »

illusion-comique-1-300 anne-gayan La métathéâtralité de la pièce est redoublée par un dispositif nécessaire à une juste distribution : les rôles sont tenus en alternance, et dédoublés. Jouée deux fois (l’Illusion le vendredi soir, la Répétition le samedi), l’Illusion comique présentait des Isabelle, des Matamore, des Lyse différents d’un soir à l’autre, d’une scène à l’autre, allant même jusqu’à dédoubler Lyse au sein d’une même scène. Supposément démocratique (on ne choisit pas encore définitivement qui sera Isabelle et qui sera la geôlière), ce système comporte aussi sa part d’injustice, tant il permet les comparaisons. La critique sera aussi injuste : ce soir-là, donc, les deux « vedettes » qui ont emporté la scène furent pour nous Sarah-Jane Sauvegrain et Morgane Nairaud. Débarquée sur scène à l’acte III en Gérontine, tailleur strict, piété rivée au cou, la première a ébloui par son abattage, ses longues jambes parcourant le plateau comme des compas de compétition, sa voix furieuse et précise terrorisant sa fille, avant de revenir en robe rouge tragique, à l’acte V, en « Isabelle représentant Hippolyte ». Morgane Nairaud est d’abord arrivée en Lyse-Gelsomina, au physique théoriquement ingrat, fausse suivante. Elle est ensuite revenue en Isabelle, à l’acte IV. Dans sa robe de mariée, elle a donné un tour intelligemment burlesque à sa composition. Miraculeusement sortie d’un corps pas forcément imposant, sa voix puissante résonnait de la scène à la baignoire, jamais perdue par le public, même quand elle vociférait dans les coulisses. Feignant de se jeter du haut d’une baignoire, elle avait un air de Jacqueline Maillan qui aurait réussi, ô combien brillamment, son rêver de percer dans du « classique » – nous l’entendons évidemment comme un grand compliment. 

Corinne François-Denève


L’Illusion comique, de Pierre Corneille

(distribution du vendredi 13 juin)

Mise en scène : Nada Strancar

Avec : Nacima Bekhtaoui, Julie Bertin, Pauline Deshons, Zoé Fauconnet, Jade Herbulot, Morgane Nairaud, Marie Sambourg, Sarah‑Jane Sauvegrain, Veronica Szarwarska, Marcus Borja, Simon Bourgade, Émilien Diard‑Detœuf, Pierre Duprat, Lazare Herson‑Macarel, Timothée Lepeltier, Antoine Louvard, Loïc Riewer

Photos : © Anne Gayan

Lors de ces journées de juin furent aussi représentés : Chantier Chantecler (d’après Edmond Rostand) (Xavier Gallais), Lorenzaccio (Alfred de Musset) (Daniel Mesguich), Un éventail (d’après Goldoni et Konrad Lorenz) et Emportés par le vent (écriture collective) (Laurent Natrella) ; De la folle journée à la nuit des corps (Beaumarchais / Heiner Müller) et Légendes de la forêt viennoise (Ödön von Horváth (Sandy Ouvrier), le Suicidé de Nicolaï Erdman (Yann‑Joël Collin).

http://www.cnsad.fr

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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